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Vailland cent fois revisité

Mis en ligne le 07/12/2007

Bref compte-rendu des 13èmes Rencontres de Bourg-en-Bresse (23 et 24 novembre 2007)

« 07 LA FÊTE », c’est le titre donné aux 13èmes Rencontres Roger Vailland qui se sont tenues les 23 et 24 novembre 2007 à Bourg-en-Bresse, organisées par l’association « Les Amis de Roger Vailland ».

En cette année de centenaire, voici un colloque un peu différent des précédents, pour évoquer celui qui, selon son ami René Ballet, se définissait comme « un homme encombrant ». Encombrant, Vailland l’est encore aujourd’hui pour plus d’un, avec son goût du défi, de la provocation, de la dérision, du cynisme (« la forme intellectuelle de la loyauté ») ; gênant pour les uns à cause de ses allégeances communistes, pour les autres à cause d’un mode de vie libertin, libertaire.

Durant ces Rencontres, nous avons pu nous familiariser davantage avec l’homme Vailland, grâce à la projection de nombreux documents. C’est d’abord le film d’Alain Fabbiani « Figures de Roger Vailland », reportage sur les premières Rencontres de Bourg, qui avaient eu lieu en 1995 – avec alors déjà comme titre « La Fête à Roger » : c’était alors le trentième anniversaire de sa mort. C’est aussi le film de Pierre Boursaus « Esquisse pour le portrait d’un vrai libertin », réalisé en 1975, qui présentait de nombreux témoignages de ses amis et proches, comme Claude Roy et Jacques-Francis Rolland. (Curieusement, on entend la voix d’Élisabeth Vailland dans ce film, mais elle n’est pas présente à l’image).

C’est encore une vidéo qui regroupe trois extraits de l’émission télévisée Lectures pour tous à laquelle Vailland avait participé : en 1957 pour La Loi (qui venait d’obtenir le prix Goncourt), en 1961 pour La Fête, en 1963 pour La Truite. Il y tient des propos qui éclairent singulièrement sa démarche d’écriture et notamment le contenu autobiographique de ses livres. « Si je faisais une autobiographie, dit ainsi Vailland, je l’appellerais ‘autobiographie’. C’est plus facile de transposer. » Mais un livre isolé ne suffit pas à donner une image complète : pour un écrivain, estime-t-il, « la vraie autobiographie serait la somme de ses romans ».

C’est enfin la série de photos de Marc Garanger (malheureusement absent pour raisons de santé) présentées par Yves Neyrolles ; Marc Garanger qu’Élisabeth Vailland a chargé de devenir la « mémoire iconographique » de l’écrivain après sa disparition. À travers toutes ces images, on (re)découvre un homme maigre, d’aspect fragile, mais doté d’un regard (au sens physique du terme) d’une extraordinaire acuité.


« L’IVRESSE SANS PAREILLE QUE PROCURE L’EXERCICE D’UN ESPRIT LIBRE » (Roger Vailland)


Une autre caractéristique du colloque 2007 aura été de la part des organisateurs une volonté d’ouvrir et d’élargir les thèmes traités, d’une part grâce à une lecture/spectacle (montage de textes des Écrits intimes), des chansons de Claude Vinci, une séquence de danse contemporaine (sur le texte de Vailland La Licorne), un (trop) court récital du chanteur Rémo Gary (interprétant notamment La Grille, chanson de Jean-Max Brua sur le roman de Vailland 325 000 francs ), d’autre part dans le cadre de la table ronde entre le politique Anicet Le Pors (conseiller d’État, ancien ministre) et le socio-anthropologue Pierre Bouvier.

Anicet Le Pors s’est déclaré « aujourd’hui encore sous l’influence de Roger Vailland » auquel il « doit des mots » (« une femme allurée », « il s’est désintéressé »…) ; des concepts comme celui des saisons (valables pour l’individu comme pour la société entière) ; une réflexion sur l’éthique du militant. Le Pors, qui a quitté le PC en 1994 « sur un désaccord politique, mais sans amertume », apprécie la posture de Vailland vis-à-vis de l’appareil, dans la distance de soi avec soi : il faut « se regarder militer, ne pas s’évanouir dans la politique ». Le choix entre allégeance et arrogance est impossible sans un coût pour l’individu et la société, mais dont on ne peut pas faire l’économie : « Si l’on est asservi à la cause, on n’en est pas digne ». Nous sommes aujourd’hui, estime-t-il, « dans une phase de décomposition sociale où les outils du passé ne servent pas beaucoup ». Et pour recomposer notre « génome de citoyenneté » (démarche qui dépend de notre responsabilité individuelle), ce qui nous manque actuellement c’est « une nouvelle centralité, un nouvel ordre militant ». Il nous invite néanmoins à une recherche sur la contradiction revigorante. La contradiction capital/travail est une question majeure, mais pas la seule ; il faut penser aussi par exemple à celle qui existe entre recherche scientifique et protection de l’écosystème. Le Pors se réfère aussi à la relation établie par Roger Vailland entre amour et politique : pour un homme qui est à la fois amant, militant, citoyen.

Interrogé sur les formes de combat possibles pour défendre les valeurs de la citoyenneté, Anicet Le Pors souligne que « personne n’a encore théorisé la décomposition » actuelle de la société, dont les facteurs principaux sont la relativisation du concept d’État/nation, la mutation de la notion de classe, aujourd’hui quelque peu dénaturée (avec des blocs beaucoup moins homogènes), les bouleversements spatiaux, l’évolution des mœurs, l’affaissement idéologique de tous bords. Or « il est nécessaire de comprendre ce qui se passe pour forger de nouveaux outils d’action ». Nous avons quelque chose à défendre – les valeurs élaborées dans le contexte national, le droit du sol, la morale sociale – mais pas forcément à imposer à d’autres peuples. C’est pourquoi il convient de «  travailler à faire converger les conceptions en Europe pour tendre à des valeurs universelles ».

Pierre Bouvier s’est demandé pour sa part en quoi l’œuvre de Roger Vailland peut contribuer à notre réflexion sur le lien social : comment vivre ensemble dans le contexte actuel de déstructuration et de perte de crédibilité des grandes institutions. Il devient difficile de trouver du sens, le regard distancié de l’écrivain peut-il nous y aider ? De nouvelles formes de lien social se créent, notamment dans le cadre associatif, mais sont encore relativement peu visibles. De nouveaux dispositifs se construisent qui viennent remplacer les précédents – en leur empruntant des éléments.

L’ouvrage de Pierre Bouvier Le lien social retrace en trois parties – d’une manière tout à fait passionnante – l’émergence historique de cette notion ; sa conceptualisation dans les sciences sociales ; les nouvelles formes possibles du lien à l’aube du XXIe siècle.

Il est intéressant de remarquer que la recherche de Vailland se situe au cœur de la réflexion qui ont vu naître les sciences sociales : « Le projet sociologique […] est né d’une inquiétude sur la capacité d’intégration des sociétés modernes : comment entretenir ou restaurer les liens sociaux dans des sociétés fondées sur la souveraineté de l’individu ? » Vailland est aussi un homme politique qui n’a eu de cesse de penser et relier le je au nous, l’individuel au collectif. C’est cette démarche qui garde aujourd’hui toute sa valeur, à un moment où la place du Sujet dans la société (en situation, non proportionnelle, d’inclusion, d’exclusion et d’acclusion - situation de ceux en passe de devenir exclus) se trouve devant trois voies à suivre : « s’accommoder et survivre tactiquement par le biais du lien social déjà-là ; s’affirmer et vivre stratégiquement son autonomie et ses attentes ; tramer du lien collectivement et « exister ensemble ». La troisième voie est bien sûr la plus rare et demeure aujourd’hui très fragile, voire encore peu probante dans ses formes (repas de quartier, squats d’artistes, démonstrations collectives comme celle du Larzac en 2003).

Ce « vivre ensemble », tout comme la citoyenneté prônée par Anicet Le Pors, s’affirmera grâce à la somme des démarches individuelles, puisant dans la résistance, le courage, l’intégrité, l’enthousiasme que Vailland lui-même conserva jusqu’au bout. ( cf. « L’Éloge de la politique »).

Pour Pierre Bouvier, les écrits de Vailland sur ses voyages à Java, à la Réunion, en Égypte, s’inscrivent dans une démarche socio-anthropologique. Il mène une réflexion sur les entités, mœurs et coutumes dans un processus dialectique entre éléments socio- et anthropologiques. Son analyse reste pertinente pour réfléchir même aujourd’hui sur le devenir des DOM-TOM et les problèmes de post-colonisation. Bouvier y voit une analogie avec Frantz Fanon, auquel Vailland se réfère d’ailleurs dans les Écrits intimes, mentionnant son livre Les Damnés de la terre.

Enfin les techniques narratives de Vailland servent à éclairer le problème de l’observation réflexive, les romans où il s’introduit en tant que narrateur permettant de voir comment le roman se construit. En sciences sociales comme en littérature, l’observateur n’est pas neutre : il est nécessaire de dire qui parle, qui est le sociologue ou anthropologue.

L’année du centenaire s’achève. Mais nous allons plus que jamais continuer à lire Vailland en 2008…

Elizabeth Legros et Marc Le Monnier

© 2006–2007 Les Amis de Roger Vailland – Élizabeth Legros et Alain (Georges) Leduc, co-responsables de la rédaction.
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