Vous êtes ici : Accueil > Actualités > Parutions > Vailland aux prises avec l’Histoire

Vailland aux prises avec l’Histoire

Mis en ligne le 02/12/2008

Sur le livre d’Alain (Georges) Leduc "Roger Vailland (1907-1965) - Un homme encombrant" qui vient de paraître aux éditions de L’Harmattan.

Mal aimé, mal jugé, trop souvent aussi oublié, Roger Vailland a pourtant fait l’objet, depuis une trentaine d’années, de quelques livres majeurs. Ce furent notamment, dans les années 1970, les travaux de Michel Picard et de Jean Recanati (tous deux axés sur une lecture psychanalytique), et le Vailland de René Ballet chez Seghers 1. En 1991, ce fut la biographie de Vailland par Yves Courrière, qui reste incontournable. Désormais nous aurons également le livre d’Alain (Georges) Leduc « Roger Vailland (1907-1965) – Un homme encombrant », qui vient de paraître aux éditions de L’Harmattan. Un ouvrage qui tente de le reconsidérer sans dogmatisme, dans sa totalité contradictoire et dans une perspective historique : Vailland acteur et témoin de son siècle.

Encombrant, Roger Vailland ? Sans doute, oui, pour tous ceux qui voudraient à tout prix le caser dans une catégorie. Déjà de son vivant, mais cela n’a guère changé. Trop rouge pour les lecteurs des beaux quartiers, trop libertin pour les militants du PC, trop désinvolte pour les engagés de tous bords, il agace, il provoque, il indispose. Davantage en ce qu’il est, d’ailleurs, qu’en ce qu’il écrit. C’est pourquoi il est nécessaire de prendre ses distances avec le personnage et de retourner interroger l’œuvre.

C’est ce que fait Alain (Georges) Leduc dans ce livre touffu, fouillé, bourré jusqu’à la gueule de détails précis qui, comme dans un bon polar, ont tous un sens à convier, une interprétation à éclairer, une nouvelle orientation à montrer. Avec son double regard, celui de l’historien, celui du critique d’art, les deux habitués à scruter, à dépister, à décrypter, il relit les livres de Vailland – ils ne sont pas si nombreux : neuf romans, trois pièces de théâtre, une poignée d’essais… – à la lumière de l’histoire de son époque, cette première moitié du XXe siècle si convulsive.

La peinture – la « fabrique de la peinture », dirait Leduc – n’est pas loin. Les trois parties du livre (Clairs-obscurs, Rougeoiements, Le bleu-blanc du ciel) s’articulent autour de références picturales. N’oublions pas que Roger Vailland s’est beaucoup intéressé aux arts plastiques. Son amitié avec Costa Coulentianos et Pierre Soulages a même conduit l’écrivain à se faire initier par eux aux techniques de la gravure, auxquelles il s’est brièvement essayé en 1961. Vailland a d’autre part écrit plusieurs textes consacrés au travail de ces deux artistes, notamment Comment travaille Pierre Soulages 2.

C’est sur le rapport de Vailland au monde de son époque que le propos de Leduc se concentre essentiellement. Aragon, Brasillach, Céline, Drieu la Rochelle… le livre déroule l’alphabet des auteurs de ce temps-là, en déploie l’éventail politique d’un extrême à l’autre, élucide la complexité des rapports de Vailland avec eux grâce à un patient travail de recherche de témoignages, à la fois dans des archives inédites et auprès des contemporains encore vivants. (Au point que le livre soit un peu envahi par l’abondance des notes en bas de page, mais on ne saurait être trop précis…)

Au fil des chapitres, le lecteur a beaucoup à (re)découvrir. Comment et pourquoi Vailland a quitté le groupe surréaliste, comment et pourquoi il a adhéré au PC puis s’en est éloigné, comment et pourquoi il a choisi de quitter le microcosme parisien des lettres pour aller vivre dans un coin perdu de l’Ain, à une époque où le retour à la terre n’était guère à la mode… Le traumatisme qu’a constitué pour Vailland son excommunication de la tribu surréaliste par Breton et Aragon, la traversée du désert des années 30, pendant laquelle il ne s’autorise à écrire que comme journaliste, l’utopie fraternelle de la Résistance et du militantisme, le double choc de 1956 avec les révélations du rapport Khrouchtchev et le coup de force soviétique à Budapest, tout cela est méticuleusement analysé.

Roger Vailland a longtemps cherché comment l’homme pouvait transformer le monde, avec quels outils. Sa spécificité tient beaucoup à la nature du regard qu’il porte sur son temps (le fameux « regard froid », la lucidité à tout prix, le rejet des « bons sentiments »). Il est proche des grands tragiques grecs, de Plutarque auquel il voue une admiration sans bornes, des moralistes. C’est un homme de son temps, passionnément intéressé à comprendre le monde comme il va, les mécanismes sociaux, les événements politiques, les mentalités ; c’est aussi un homme du dix-huitième siècle, fou de Laclos, grand lecteur de Retz et de Sade. « L’Histoire compte pour lui. Les écrivains d’aujourd’hui sont dans l’immédiateté, Vailland vit dans la durée », écrit Leduc, qui fait ressortir – surtout dans la dernière partie de son livre – l’impact spécifique du parcours de Vailland sur son écriture, ses techniques narratives, ses manières de dire. Car avec Vailland, on en revient toujours tôt ou tard à l’essentiel (d’un écrivain) : faire le poids, dire avec les mots justes.

En effet, ajoute Leduc, « ce qui rend Vailland à la fois totalement inactuel et plus nécessaire que jamais, c’est le rapport au style, à la forme. Vailland est un styliste. » Préoccupation constante dans tous ses livres et qui culmine dans La Fête où il décortique impitoyablement son propre processus d’écriture. Situés très précisément dans le temps et dans l’espace, ses romans ne sont pas « datés » pour autant, ils nous parlent de notre temps et de notre espace, comme le ferait une (bonne) leçon d’histoire. Et celle que nous propose Alain (Georges) Leduc dans ce livre ne peut que donner envie de relire cet « homme encombrant ».

Elizabeth Legros

Cet article est paru dans une version abrégée dans le journal Liberté Hebdo (n°833 du 21-27 novembre 2008)

1. En collaboration avec Elisabeth Vailland.

2. Paris, Le Temps des Cerises, 1998.

© 2006–2007 Les Amis de Roger Vailland – Élizabeth Legros et Alain (Georges) Leduc, co-responsables de la rédaction.
Conception : www.linuance.com