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Témoignage : Robert Lupezza

Un côté vrai de Roger Vailland

Mis en ligne le 27/02/2007

En 1995, trente ans après la mort de Vailland, une question a été posée à des intellectuels et/ou témoins de sa vie : "Que représente pour vous Roger Vailland ? Quelle est, ou quelle devrait être, selon vous, sa place dans la littérature et la culture d’aujourd’hui ?" Ces textes ont été publiés dans le numéro 3 des Cahiers Roger Vailland.

Pour avoir été, ma femme et moi, intimes du couple R. Vailland - Andrée Blavette (première femme) et R. Vailland - Elisabeth Naldi, il m’a semblé pouvoir apporter quelques éléments pour une meilleure connaissance de ce grand romancier du XXème siècle.

Mon propos concernera, en particulier, son adhésion au Parti communiste français et son départ discret, sujet que je connais bien. Nos demeures étaient très proches dans ce village de Chavannes-sur-Reyssouze (Ain) où nous étions "planqués" pour activité dans la Résistance, comme nos idées sur le plan politique. Il y résida jusqu’en 1946, date de sa séparation d’avec Andrée Blavette. Il était connu comme journaliste, bien accepté par les gens du village, jusqu’au 8 juin 44, où il est arrêté au Pont de Fleurville, alors que, venant de Lyon, il se rendait à bicyclette à son domicile de Chavannes.

Sa carte de journaliste à Paris-Soir trouvée dans ses papiers n’étant pas le bon laisser-passer pour la Résistance, il fait état de son appartenance au réseau Velite-Thermopyles dont il était adjoint à son chef. Pont-de-Vaux était un centre de résistance et de parachutage : le réseau Azur y possédait un émetteur-récepteur, ce qui permit d’obtenir du BCRA de Londres des renseignements utiles. La réponse était que Marat, coupé de son réseau, devait être aidé (je possède les deux TG et il sera peut-être possible de les reproduire ici*) et c’est ainsi que nous avons appris qu’il était résistant et venait de risquer d’être fusillé.

On a pourtant dit qu’il avait été tenté par la collaboration, mais ceci explique peut-être cela : son professeur de philo, à Reims, était M. Déat et son copain de khâgne, Robert Brasillach !

Il était assez secret et, sur ses études qui furent très brillantes, il était très discret. Les exégètes l’ont appelé le Dandy, le Libertin, l’Intolérant et le Bolchevik ! C’est vrai qu’il était un peu tout cela, mais bolchevik, comme il aimait lui-même se proclamer, cela m’a toujours laissé sceptique. Sa constitution très frêle, dont il souffrait, l’amenait à entrer dans la peau de puissants personnages : Staline, Marat et il aurait certainement aimé être Spartacus. Même son chien boxer s’appelait Goliath et Tito, son chien de chasse. Il me disait un jour : Je viens de découvrir que je ressemble au cormoran, d’ailleurs Milan... En réalité il était, et depuis son adolescence un révolté romantique à la Che Guevara, plus qu’un révolutionnaire à la bolchevik. Quand je lui ai demandé, à Chavannes, d’adhérer au parti, il a refusé, prétextant qu’il ne pourrait plus se rendre aux Etats-Unis ; en revanche, c’est sa femme qui l’a en quelque sorte, remplacé dans la cellule dont j’étais responsable. Il avait tenté d’entrer au parti à 19 ans puis, bien plus tard, mais, semble-t-il, Aragon n’y était pas favorable (vieille rancune des Surréalistes envers le Grand Jeu). Finalement, il entra au Parti, et en politique comme on entre en religion, au forcing, en envoyant son adhésion en forme de dédicace sur la page de garde de sa pièce de théâtre, Le Colonel Foster plaidera coupable, qui venait d’être interdite après une représentation, à Jacques Duclos qui se trouvait en prison pour l’affaire du complot des pigeons.

Il eut la chance, lui qui se considérait comme un homme seul, de trouver au parti une véritable famille et ce militant exemplaire - qui devait devenir son meilleur ami - Henri Bourbon, cheminot et député de l’Ain, dont il disait qu’il était Tchapaiev et son commissaire politique réunis. Il a milité au milieu de tous ses camarades avec simplicité et exaltation, fait remarquable, car il pouvait être hautain, méprisant, et était toujours cynique.

Idolâtrant Staline, il a forcément été troublé lors du rapport Khrouchtchev au début de 1956 et, en novembre 1956, lors de l’entrée des troupes soviétiques à Budapest, qui lui fit répondre positivement par téléphone à Vercors, Sartre, Claude Roy, etc. qui signaient une protestation rédigée par eux.

Il se rendit compte qu’il venait de faire une faute et alla expliquer la situation à son ami Bourbon, ainsi qu’à la Fédération du Parti où il se fit éconduire vertement ; le secrétaire de cette époque n’avait d’ailleurs pas inventé la poudre, mais plutôt l’eau sucrée. Il essaya bien de récupérer sa signature, mais devant une pareille aubaine, tout le monde se défila, la radio en particulier et la télévision. Il se rendit à Paris avec son ami Bourbon rencontrer Léon Fex, un responsable du comité central qui lui adressa un blâme, que R. Vailland accepta parfaitement et l’incident fut clos. Pour en avoir discuté avec lui, je peux affirmer qu’il a été ulcéré au plus haut point de s’être fait manipuler. On peut être intellectuel..., et être déroutant, confondre la révolution et la contre révolution. Un exemple : Vailland engueule vertement son meilleur ami J.F. Rolland (lettre dans les Ecrits intimes) qui proclame haut et fort son athéisme, traite de cons et de racaille la hiérarchie catholique..., mais il fait baptiser sa fille !

Devant un militant de base comme moi, il a été tout penaud que je lui dise que j’étais également déconcerté devant de tels événements, mais, que quand les fascistes, en particulier, et d’autres, qui ne valaient pas mieux, défilaient dans Paris et en province et tentaient d’incendier les sièges du Parti et de L’Humanité, ce n’était pas le rôle d’un militant d’aboyer avec les loups..., car ils ne manifestaient pas par amour du socialisme, ni même pour la démocratie.

Sa manière de quitter le Parti fut très discrète, en ce sens qu’il ne redemanda pas sa carte et que personne ne le sollicita.

Cette signature dont il dira lui-même qu’elle était douteuse l’a profondément mortifié et il ne se relevera pas d’avoir manqué de vigilance, à son niveau. Excessif comme il était, il aurait certainement trouvé normale l’aide des pays socialistes, et puis, cela a peut-être été l’occasion pour lui de rompre les amarres, ce que continuellement il fit, là où il se trouvait, ainsi que de tourner la page.

En revanche, et c’est un fait très rare, il s’est toujours comporté avec ses camarades, après son départ, comme si rien ne s’était passé et n’a jamais fait le moindre tort au Parti..., contrairement à certains intellectuels qui, ayant quitté le Parti, bavent et vomissent sur lui comme des curés défroqués, pour faire oublier qu’ils se ralliaient à la soupière.

Vailland n’a pas été un bolchevik, mais il a été un compagnon de route du Parti, remarquable, dévoué, loyal, et honnête après son départ.

Mais, en tant qu’ami, et témoin de certains faits que nous sommes peut-être bien, ma femme et moi, les seuls à connaître encore, de sa vie, j’essaie de bien servir sa mémoire, en remettant une pendule à l’heure.

Après sa disparition, Elisabeth a adhéré au Parti pour bien attester que les Vailland n’avaient pas de conflit idéologique avec le communisme.

Robert Lupezza Ancien résistant

*Le texte des deux télégrammes figure dans le numéro 3 des Cahiers.

© 2006–2007 Les Amis de Roger Vailland – Élizabeth Legros et Alain (Georges) Leduc, co-responsables de la rédaction.
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