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Témoignage : Jean-Baptiste Para

Mis en ligne le 23/08/2007

En 1995, trente ans après la mort de Vailland, une question a été posée à des intellectuels et/ou témoins de sa vie : "Que représente pour vous Roger Vailland ? Quelle est, ou quelle devrait être, selon vous, sa place dans la littérature et la culture d’aujourd’hui ?" Ces textes ont été publiés dans le numéro 3 des Cahiers Roger Vailland.

Le Maître de la Sprezzatura

L’Eloge du Cardinal de Bernis est un mince opuscule, aussi peu encombrant que ces miroirs de poche dont usent les enfants pour capter la lumière du soleil et promener autour d’eux des éblouissements mobiles. Ecrit en quelques semaines à l’automne 1956, ce petit livre est à mes yeux le miroir de poche de Roger Vailland. Non seulement parce que s’y concentre la présence réfractée de l’écrivain, mais parce qu’il projette en nous ses pointes claires, ses étoiles coupantes, quand par la grâce des mots l’intelligence fuse et file comme une truite dans l’eau froide.

A propos d’un ecclésiastique né au temps de la Régence et mort dans les années de la Révolution, Vailland ourdit une pensée - à la fois très ferme et très souple, d’une athlétique élégance - sur l’ambition et sur le pouvoir, sur l’Histoire en ses ruptures et en ses transitions. On relève cette formule qui donne le ton du livre : "Dans les sociétés moribondes, l’ambition satisfaite a le goût amer de l’échec". L’Eloge du Cardinal de Bernis est d’abord une variation sur ce thème. Il le déplie et le déploie jusqu’aux ultimes conséquences pour aboutir à une réflexion sur "l’homme de qualité".

En cet homme de qualité - que Vailland désigne aussi, par métaphore, sous le nom de fils de roi - je reconnais ce que les Italiens appelaient autrefois l’uomo di virtù. Là est peut-être le coeur du livre. Là est en tout cas "l’avenir d’une clairvoyance" qui nous incite, aujourd’hui même, à ne pas tenir la nécessaire enquête sur "le passé d’une illusion" pour la clôture définitive d’une espérance humaine.

Que nous dit en effet Roger Vailland, lui qui s’intéresse à Bernis et aux "fils de roi" dans la mesure même où il discerne en eux des âmes bien trempées préfigurant la silhouette de l’homme futur ? En premier lieu, écrit-il, "la société socialiste, en donnant à tous des chances égales, est celle où la qualité de l’homme se pose le plus clairement, dans les conditions les plus dépouillées. Il sera au centre, au coeur, au nerf de la nouvelle morale qui est en train de se former". Illusion, dira-t-on ? Rigueur et lucidité, bien au contraire, puisque Vailland poursuit : "L’homme de qualité détruit nécessairement sa qualité en assumant le pouvoir suprême. Du Pharaon au Basileus, à l’empereur romain et à l’exemple tout récent qui nous crève le coeur, l’Histoire nous en donne des milliers de preuves : le Pouvoir absolu engendre la servilité et la servilité inspire à celui qui détient le pouvoir le mépris de l’homme ; la dictature consentie devient la tyrannie subie ; et, le mépris et la servilité ne cessant de s’accroître et de s’exaspérer l’un par l’autre, l’homme de la plus grande qualité devient le plus abominable des tyrans. Telle est l’implacable dialectique du pouvoir non contrôlé". En réalité, précise Vailland, "le fils de roi flotte perpétuellement entre le désir d’abdiquer et celui d’édifier le plus beau royaume qui ait jamais existé. Dans l’un et l’autre cas, il cessera d’être fils de roi. L’homme de qualité trouve poussée au plus haut degré, dans sa qualité même, la contradiction qui ne peut se résoudre qu’en le détruisant".

L’Eloge du Cardinal de Bernis nous conduit au centre de cette contradiction dramatique et féconde qui, au XXème siècle, concerne de très près le communisme. Comme toute contradiction, elle ne devient une impasse que pour l’homme qui renonce à s’y mesurer. Lire aujourd’hui les fulgurantes méditations de Roger Vailland à propos du cardinal de Bernis, c’est s’interroger sur le communisme en gardant à la fois mémoire de la blessure et de l’horizon, en doutant de quiconque voudra refermer d’un même geste la blessure et l’horizon.

Pour définir l’esprit profond de ce livre et la qualité humaine que Vailland y met en exergue, je ne vois pas de mot plus approprié que celui de sprezzatura. Tiré du lexique italien, le terme est strictement intraduisible en français, et dans l’original même la définition en est si délicate que les dictionnaires éprouvent quelque embarras à le cerner. Il y a entre à la fois la notion de franchise altière, de noblesse d’âme, d’audace ironique, de sagesse téméraire, de prudence hardie, d’implication distanciée. Dans Les Impardonnables 1, Christina Campo écrit : "La sprezzatura est un rythme moral, c’est la musique d’une grâce intérieure : c’est le tempo dans lequel s’exprime la liberté parfaite d’un destin, inflexiblement mesurée pourtant par une ascèse cachée". En ce point idéal où l’art ne se distingue plus de l’éthique, parvenant de ce fait à une saisie radicale et dynamique de l’humaine condition, Roger Vailland, écrivain et communiste, me paraît en France un grand maître en matière de sprezzatura.

Jean-Baptiste Para

1. 1. Christina Campo, Les Impardonnables, L’Arpenteur/Gallimard, 1992.

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