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Roger Vailland : oui et non

Mis en ligne le 06/11/2006

J’aurais voulu présenter un tableau avec les OUI et les NON, étant donné que lors de nos colloques nous avons tendence à souligner les OUI, et à passer outre les NON. J’ai abandonné assez vite cette idée, car elle aurait abouti à une évaluation quasi-statistique, alors que les OUI et les NON sont du ressort d’une appréciation en fin de compte fort subjective. Mais préférences, mes approbations etc., de même que mes objections, mes critiques ne peuvent que rarement être soumises à des critéres purement objectifs. Mes préférences vont à Drôle de jeu et aux Mauvais coups plutôt qu’à Bon pied bon oeil ou à Un jeune homme seul, j’aime mieux 325.000 francs que Beau masque, si je devais choisir entre La fête et La truite, je choisirais sans doute La truite et je pourrais continuer ad libitum. Ceci ne signifie nullement que seules mes préférences sont des oeuvres de valeur. Je suis convaincue que les romans de Vailland sont nettement meilleurs que son théâtre ou ses scénarios, mais encore une fois ce sont des jugements plutôt, quoique certainement pas totalement subjectifs.

J’ai donc décidé de parler surtout des NON et d’en choisir deux, qui n’ont rien à faire avec l’oeuvre romanesque de Vailland. Le premier est un texte qui date de 1947 – Le surréalisme contre la révolution. Il est, à mon avis, malveillant au plus haut degré, comme l’est d’ailleurs également la position d’André Breton vis-à-vis de Vailland – non seulement lors de la séance au Bar du Château, mais beaucoup plus tard, après son retour des Etats unis (voir Entretiens, chapitre XI., dans le même volume également l’interview de Claudine Chonez à propos du texte de Vailland dont je parle). Je comprends l’amertume de Vailland –- le soi-disant procès était injuste : l’article ou entrefilet, plutôt ridicule, comme dit Roger Caillois, et certainement peu important, servait sans doute de prétexte à Breton pour régler son compte non seulement au Grand jeu, à ces jeunes qui se sentaient proches des surréalistes mais refusaient la soumission, imposée, et durement exigée par le « pape » Breton, mais à tous les déviationnistes présents et futurs. D’ailleurs Breton, qui n’a succombé que brièvement à « la tentation communiste », partageait avec les communistes la manie d’épuration, des procès et des exclusions, procédés dont les racines remontent au Moyen Age, inhérents à tous les dogmes qu’ils soient religieux, politiques ou artistiques.

Pour soutenir son argument, Vailland se laisse aller à des simplifications que je trouve inacceptables – une analyse pseudo-sociologique du surréalisme qui ne tient pas debout, des inexactitudes voulues – personne ne nie que les surréalistes, et avec eux presque tous les artistes, écrivains etc. étaient par leurs origines des bourgeois. Victor Hugo, ce « dernier grand poète populaire » selon Vailland, était sans le moindre doute un bourgeois – le peuple de Paris s’était pressé à ses funérailles surtout parce qu’il avait publiquement et avec beaucoup de courage fustigé Napoleon III, préférant l’exil à une soumission, au silence. Je ne crois pas que « toute famille de travailleurs possédait les Châtiments, l’Année terrible, les Misérables » comme dit Vailland, ces oeuvres n’étant pas toujours d’une lecture facile et l’alphabétisation en France n’étant pas, tant que je sache, plus poussée que dans les pays d’Europe centrale. Il est vrai que tout au long du 19e siècle les artistes (écrivains, peintres, compositeurs) s’éloignaient de plus en plus de leur public – un développement dont le commencement doit être situé dans le romantisme qui dans ses manifestations les plus extrêmes se voulait exclusif. La déclaration de Vailland, qu’il y avait une « division de travail » en littérature et de ne citer parmi les écrivains « bourgeois » que les Paul Bourget, les Marcel Prévost, les Georges Ohnet en leur opposant uniquement les romans-feuilletons, les romans populaires, est teintée d’une démagogie que Vailland aurait du soigneusement éviter. Pour une fois, chose extrêmement rare chez cet « homme de qualité », ce « fils de roi » qu’était ou se voulait Vailland, il lui manquait de la tenue, cette tenue que Thomas Mann appelle preussische Haltung. Je trouve inutile d’établir et de présenter ici une liste des écrivains, des poètes que nous connaissons tous, elle serait bien longue - ne mentionnons, pars pro toto, qu’Apollinaire, Claudel, Valéry, Proust, Martin du Gard.

Parlons « du temps dérisoire », mais évitons de qualifier le surréalisme de réaction de la petite bourgeoisie. Ce serait par trop facile. N’oublions non plus que le surréalisme n’est pas né uniquement en France (il y avait dans bon nombre de pays des mouvements qui allaient dans le même sens que le surréalisme et parfois devenaient sa partie intégrante, par exemple le groupe Devětsil, dont est sorti le surréalisme tchécoslovaque), qu’il avait des prédécesseurs à travers les âges, aussi bien en littérature que dans les beaux arts - si l’on voulait remonter dans le passé nous pourrions citer pour la peinture Uccello, en premier lieu Hieronymus Bosch, Archimboldo, Grandville etc. (la liste serait bien longue). Et en littérature ? Pourquoi pas Rabelais, par certains aspects Sade, Lichtenberg, certainement Edward Lear et Lewis Carroll, Apollinaire. Sans parler de certaines manifestations de l’art symboliste, du dadaïsme, du futurisme - il suffit de citer, dans ce contexte, le titre d’un poème de Maiakovski, Nuage en pantalon).

Il est vrai que le scandale jouait un rôle important pour les surréalistes, mais encore une fois, ce n’était pas leur invention. Scandaliser - c’était la devise de maints artistes bien avant le surréalisme. Il y avait parmi eux des gens, comme dit Vailland, en marge, tel un Jacques Vaché ; c’est bien vrai, mais des artistes, des écrivains - et n’oublions pas que Vaché était somme toute écrivain – en marge, avaient existé de tous les temps, pas seulement en société capitaliste. Et il n’est même pas nécessaire de soumettre des arguments contre une autre déclaration : L’artiste refuse de travailler pour les bourgeois. Car qui, sinon des bourgeois, auraient acheté leurs oeuvres, auraient publié et puis acheté leurs écrits ? Les ouvriers, les autres artistes - il n’en avaient que rarement les moyens. Les artistes, il est vrai, avaient des préférences pour certains quartiers, leurs raisons étant surtout psychologiques, souvent économiques et pratiquement jamais politiques ; ils aimaient être entre eux, se rencontrer sans nulle entrave. Et l’argument qu’avec son article au Figaro en 1947 Breton ait rompu « la conjuration du silence », qui depuis 1925 entourait le surréalisme avec toutes ses manifestations ? Il se peut que vers 1927, comme écrit Vailland, des critiques d’art et des critiques littéraires aient décidé de ne jamais parler des surréalistes. Il se peut que certains soient restés fidèles à cette décision, qui n’a jamais été une décision de la quasi-totalité des critiques – et ce n’a jamais été vrai de toute la presse, de toutes les revues d’art et littéraires – pouvons-nous vraiment supposer qu’aucun critique n’ait mentionné des livres publiés par Gallimard (non seulement Aragon, mais également Breton etc.), des expositions dans des galeries telles que Kahnweiler, Tate Gallery à Londres, Museum of Modern Art à New York etc. ? Encore une fois, le surréalisme n’était pas un mouvement exclusivement parisien, malgré l’attrait de Paris pour les artistes de par le monde, d’ailleurs bien antérieur au surréalisme. Un mouvement ni anti-progressiste, ni anti-communiste, malgré les positions de certains de ses représentants. Vailland, sans doute dans un sentiment, combien compréhensible, de rancune et d’amertume, s’est laissé importer par l’atmosphère anti-surréaliste de l’époque qui préparait dans les milieux de gauche, en premier lieu parmi les intellectuels du Parti communiste, le terrain pour le réalisme socialiste. Aujourd’hui ce réalisme qui souvent était un fléau pour la littérature de même que pour les arts, est lettre morte, alors que le surréalisme existe, ou plutôt subsiste toujours, quoique sans grande importance, un peu en marge des lettres et des arts.

Mon deuxième NON ? Laclos et le libertinage. Ce NON-là est plus nuancé, moins catégorique, peut-être parce que c’est Vailland qui m’avait initiée au 18e siècle, que je partage avec lui une grande admiration, je dirais même un amour presque sans bornes, pour le sičcle des Lumières et pour ses précurseurs – les libertins des 16e et 17e siècles. Une analyse des Liaisons dangereuses basée uniquement sur l’impossibilité pour Laclos de faire une meilleure carrière des armes, une comparaison de Laclos et de Sade basée uniquement sur leurs différentes origines de classe, non c’est trop simple, trop facile. (N’oublions pas, dans ce contexte, que Sade était peut- être le premier à pratiquer, sans le savoir, l’auto-analyse – car ses écrits l’ont libéré de ses fantasmes. Depuis sa libération il menait une vie comme on dit « normale ». (D’ailleurs les excès qu’il pratiquait avant son incarceration n’étaient pas pire que ceux des roués du temps de la Régence ou d’un Mirabeau.) Tout lecteur attentif comprend que Laclos n’est pas Valmont, que l’auteur présente un tableau d’une société dont la fin n’était pas loin. Mais les personnages du roman ne sont nullement des symboles – et quoique la marquise de Merteuil puisse paraître un monstre, une intrigante de premier ordre qui manipule en faveur de ses intérêts tout un chacun, elle est, si nous lisons attentivement la lettre LXXXI, cette profession de foi de la marquise, qu’elle était libertine non seulement au sens du 18e siècle, mais également du 17e, qu’elle était non seulement athée mais, certainement à sa manière, une des premières femmes émancipées, se servant en fin de compte des seuls moyens à sa portée. Je suis d’accord avec Vailland sur la grandeur des Liaisons – mais à mon avis elle est l’oeuvre du grand talent de Laclos, quoique talent d’un seul livre. Il a su tirer profit de la forme épistolaire, au 18e devenue un procédé souvent utilisé, mais sans nécessité aucune. Regardez les dizaines de romans en lettres de l’époque – presque tous auraient pu être écrits en tant que straight novels, comme disent les Anglais (dans le Roman philosophique de Sade une seule lettre non seulement représente la moitié du texte, elle est en effet un roman complet – et comme tel souvent publié sous le titre Histoire de Sainville et de Léonore) – mais Les Liaisons ne sont pas pensables dans une autre forme. Chaque correspondant a son style, son langage, même ses tics de langage, bien à lui. Le libertinage est peut-être aussi, comme l’explique Vailland, un jeu, réglé par une stratégie. Mais dans Les Liaisons la stratégie la plus importante est celle de l’auteur qui nous permet de voir chaque personnage du roman par les yeux des différentes personnes et c’est justement cette stratégie, inséparable du style de ses correspondants, qui fait la qualité ainsi que le charme des Liaisons. Encore une chose à mon avis importante – alors que pour Sade qui clame à tout moment son athéisme, sa haine de Dieu, la question n’est pas, malgré ses protestations, résolue, car les défis qu’il lance à Dieu sont des vrais défis qui devraient régler la question, pour Laclos ce problème est non-existant – il n’éprouve jamais la nécessité d’en parler, de régler, pour ainsi dire, son compte à Dieu. Les différences entre Sade et Laclos sont nombreuses, dont une peut-être fondamentale : les libertins de Sade prêchent une liberté totale, qui signifie pour l’Autre une subjugation totale. Dans les Liaisons, aucune trace d’une telle position. Les Liaisons sont un roman du 18e siècle, un roman qui nous parle et nous parlera également à l’avenir, mais le transposer au 20e comme l’ont fait Vailland et Vadim n’a pas de sens. De tels problèmes comme la grossesse de Cécile sont aujourd’hui et l’étaient déjà dans les années soixante négligeables – dans la grande bourgeoisie plus que dans les autres classes sociales. Un petit séjour dans une clinique suisse (car la législation en France était assez stricte) aurait suffi. Et chose encore plus importante – le téléphone ne peut pas remplacer les lettres. Pour terminer deux, non trois OUI – l’Éloge du cardinal de Bernis et le tout dernier article de Vailland l’Éloge de la politique, un contrepoids au désintéressement proclamé à haute voix après 1956, une réaction de Vailland aux révélations du XXe congrès etc. Le troisième OUI c’est son comportement après 1956, son départ calme, silencieux et sans éclat de la scène politique. Un jour il faudra procéder à une analyse ou plutôt à une explication psychologique, non pas psychoanalytique dans le genre Jean Recanati, de Roger Vailland. Elle nous dira, j’en suis convaincue, plus que toutes les analyses socio-politiques.

Dagmar Steinova

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