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Roger Vailland et le cinéma : une liaison dangereuse !

Mis en ligne le 07/07/2011

Article publié dans le n°3 des Cahiers Roger Vailland (dossier : Aujourd’hui Roger Vailland ), juin 1995

Avant-propos

Avant toute chose, je préfère éclaircir mes rapports avec Roger Vailland, depuis les années cinquante. J’ai été journaliste à L’Humanité et L’Humanité-Dimanche et pratiqué un peu de toutes les rubriques, jusqu’au moment où, me fixant dans un univers que j’aimais bien, je suis devenu critique de cinéma. Mais c’est bien avant que j’ai connu Roger, comme ça dans les couloirs de l’Huma. Ce qui suit relève peut-être de l’anecdote, mais il ne faut négliger aucun détail, quand la mémoire le permet encore. C’était, je crois, vers 1952. Le rédacteur en chef de L’Humanité-Dimanche, Jean Recanati, était un jeune journaliste bourrée d’idées, plein d’entrain et d’initiatives. Il trouvait le journalisme, tel qu’on le pratiquait dans le Parti, quelque peu sclérosé, mollasson et conventionnel. Il voulut donner du nerf au "magazine" d’un parti populaire, et surtout y pratiquer l’humour, ce qui lui manquait singulièrement. Aussi fit-il appel à une équipe hors journal, pour donner un peu d’air. Ainsi, nous créâmes un supplément à l’Huma Dimanche, intitulé Fanfan la Tulipe. Rédacteurs : André Wurmser, Vladimir Pozner, Claude Roy, Dominique Desanti et quelques autres, dont mon camarade Robert Lechêne et moi-même qui assuraient la continuité. Mais Roger Vailland vient parmi nous, et c’est le bonheur. C’est en le regardant écrire que je me dis que le journalisme, c’est ça, une plume toute simple, une écriture allongée, et des mots qui s’alignent sur le papier, et des idées ironiques ou féroces qui sortent de là. Rien d’autre que le miracle de l’écriture. Malheureusement notre Fanfan la Tulipe n’eut qu’une vie très courte. Au bout de quelques semaines, la direction du Parti jugea l’entreprise trop dangereuse pour l’esprit de certains militants de base qui prenaient l’humour au premier degré. Des lettres étaient arrivées rue Le Peletier. Bon, Fanfan la Tulipe quitta l’Huma-Dimanche, mais moi, j’avais fait la connaissance de Roger Vailland, et c’était l’essentiel pour le jeune journaliste que j’étais encore.

Les choses s’approfondirent un peu plus tard, quand parut 325 000 francs. Ce roman merveilleux, quant à son contenu, comportait quelques ambiguïtés qui n’échappaient pas à des fins "politiques". Nous étions au temps où la classe ouvrière n’avait pas de défauts, bien entendu, mais où elle était quand même surexploitée. Roger, dans 325 000 francs, fait la plus belle analyse marxiste de cette situation. Tout est dans son roman : la vérité des hommes et des femmes, et l’exploitation de celles-ci, les affres de l’avortement clandestin, les colères, les résignations, les volontés de vivre, les générosités et les férocités. Oui, le manchot dérisoire dans sa station-service, qui n’a pas compris qu’on ne pouvait pas faire sa révolution tout seul, et qui a subi tout le mal : une ambition foutue, un amour raté, une amitié perdue. 325 000 francs n’obtint pas le Goncourt, mais parut en feuilleton dans L’Humanité. On m’avait demandé d’aller voir Roger chez lui, à Meillonnas, afin d’enquêter sur les sources de son roman. Peut-être, les huit jours que j’ai passé chez Elisabeth et Roger restent parmi les plus beaux souvenirs d’une vie où, pourtant j’ai rencontré beaucoup de monde. C’était au temps où Elisabeth lui avait interdit de boire, mais il était heureux de me contempler déguster la bonne bouteille de Bourgogne qu’elle avait ouverte pour moi. Les yeux que Roger portaient sur moi, ne manquaient pas d’amusement. J’étais jeune journaliste, trop consciencieux. Il m’emmena à Oyonnax, me présenta aux copains du Parti et de la CGT, qui me firent visiter tous les lieux, les décors du roman. Tous les personnages étaient vivants. Je fis même une visite à l’hôpital où le médecin-chef, férocement décrit dans le bouquin, me prenant pour un journaliste du Progrès, m’ouvrit son livre des amputations. Atroce. La veille, j’avais visité l’usine de matière plastique, silencieuse, calme, où chacun répétait, huit heures par jour, les mêmes gestes, pour fabriquer des objets aussi dérisoires que ces "petits carrosses rouge géranium" qui feront la perte du héros, avec un seul instant de somnolences, la main écrasée, la vie foutue...

"Alors, me demanda Roger, quand je revins de ce reportage... Alors ? Tu as tout vu, tout compris ?"... Il m’entraîna chez ses amis de Meillonnas, pour me prouver que dans tout être humain, il y a quelques morceaux de glaise, dont on peut faire des oeuvres d’art. Il écrivait "sa" vérité, mais refusait le "réalisme", d’autant plus qu’à l’époque, dans le Parti, tout devait être branché sur le "réalisme socialiste", ce qui le faisait sourire. Il n’était pas très ami avec Aragon, c’est le moins qu’on puisse dire. Il avait une formule pour éclairer ce différend, oh ! que je puis dévoiler aujourd’hui : "Comment veux-tu que je sois bien avec Louis XV, puisque je sais tout sur la Pompadour ?..." C’était évidemment très méchant, mais c’était Roger, et sa fine épée qu’il savait tirer de temps en temps. Et quand je revins de Meillonnas, je me sentis très enrichi d’avoir connu quelqu’un de merveilleux, énigmatique certes, rempli d’humour et de chaleur. Aujourd’hui, je dirais un extra-terrestre.

Très curieusement, et pour des raisons dont je devine la sottise, mon article ne parut que dans l’édition de province de l’Huma-Dimanche. Roger me téléphona pour me dire : "C’est très bien ton truc ! Tu n’est pas tombé dans le piège du réalisme..." Il est certain qu’en ce temps-là, inventer sur la réalité et ne pas sombrer dans les exagérations de la vérité à tout prix paraissait quelque peu suspect. Vailland était un militant communiste, très engagé à l’époque (il participait activement à la campagne électorale de son ami Henri Bourbon, député de l’Ain, et dans sa Traction il y avait un pot de colle et des affiches !) mais il ne voulait certes pas qu’on lui dicte ce qu’il avait à écrire. D’où une certaine méfiance de quelques-uns à son égard, et qu’il ressentait bien, mais il savait en rire. Roger, homme libre, aimait profondément les militants communistes qu’il rencontrait tous les jours, et ceux-ci le lui rendaient bien. Aucune démagogie dans ce contact fraternel, l’écrivain est un travailleur comme les autres. Tous ses romans en témoignent. Mais l’intrusion de Roger dans le cinéma ressemble à une liaison dangereuse. S’est-il fourvoyé ? A-t-il voulu simplement s’amuser ? Les cinéastes qui l’ont adapté n’ont-ils rien compris à son œuvre et son esprit ? Toujours est-il qu’il y a là un certain malaise, tout au moins pour un critique lucide.

DE BEL AMI A LA TRUITE, UN PARCOURS SEME D’EMBUCHES

Si l’on excepte l’honnête adaptation de 325 000 Francs, par Jean Prat, pour la télévision, Roger Vailland n’est curieusement pas très projeté sur le grand écran qui exige davantage de moyens. Sa participation volontaire ou non au cinéma se limite à Les Frères Bouquinquant (Louis Daquin, 1947), Le Point du Jour (Louis Daquin, 1948), Bel Ami (Louis Daquin, 1955), La Loi (Jules Dassin, 1958), Les Liaisons dangereuses, Et Mourir de plaisir (Roger Vadim, 1959-1960), Les Mauvais coups (François Leterrier, 1960), La Novice (Alberto Lattuada, 1961), Le Jour et l’Heure (René Clément, 1962), Le Vice et la Vertu (Roger Vadim, 1963) et, postmortem, Beau Masque (Bernard Paul, 1972), Drôle de jeu (Pierre Kast, 1969) et Un jeune homme seul (Jean Maillan), (qui sont restés à l’écart des grands circuits de distribution) et enfin La Truite (Joseph Losey, 1982).

LES TRIBULATIONS DE BEL AMI

Je ne suis pas certain que Roger Vailland ait participé au précédent film de Louis Daquin Le Point du Jour (1948) qui se voulait le film "réaliste socialiste" à la française, où l’on sanctifiait le travail inhumain des mineurs comme une façon héroïque de vivre et d’être joyeux. Pourtant on le cite comme co-scénariste, avec Vladimir Pozner, et ce n’est pas impossible que, dans le contexte de l’époque, il ait su glorifier le gros boulot du travailleur de fond, que les mineurs eux-mêmes revendiquaient comme un honneur... Ce qu’ils revendiquent d’ailleurs encore aujourd’hui, quand, une à une, on ferme leurs mines. On retrouvera plus tard ce vrai bonheur du travail dans Beau Masque.

Pourtant la plus curieuse aventure cinématographique de Roger est celle de Bel Ami, tout au moins pour ses "débuts", si j’ose dire. Bel Ami, c’est un roman de Maupassant, chacun sait ça et il y est question de montagnes qu’on vole aux indigènes, sous la colonisation, dans un Maroc tout à fait romantique. Comme l’est le personnage principal, qui avait fait l’objet d’un film austro-allemand de Willi Forst, tourné en 1939, et projeté en France, sous l’occupation, avec un très vif succès. Mais le Bel Ami de Louis Daquin avait une tout autre résonance. Tourné en Autriche en 1953, avec quelques capitaux étrangers, il fut l’objet d’une censure impitoyable du gouvernement français. Roger Vailland et Vladimir Pozner durent se soumettre, avec leur humour secret à des coupures et des transformations de textes. Ainsi la réplique : "Et qu’en pensent les Arabes ? - Les Arabes ne pensent pas !" fut transformée en "Et qu’en pensent les plantes exotiques ? - Les plantes exotiques ne pensent pas !".

Ce fut l’objet d’un débat au Parlement. C’était sous les gouvernements Guy Mollet et Edgar Faure, une hallucinante discussion à la Kafka, où l’un des ministres, dont je veux, par pitié oublier le nom, répondant à un député communiste qui lui disait : "Mais c’est du Maupassant !", répondit : "Oui, mais du Maupassant revu par Gorki !"... Rien ne pouvait plus faire plaisir à Roger Vailland, qui se sentait certes plus proche de Gorki que de cet imbécile.

LA LOI, UNE VIREVOLTE ?

La version intégrale de Bel Ami, qui avait été récupérée à Moscou, ne fut projetée que longtemps après la mort de Louis Daquin et celle de Roger Vailland... Et je puis affirmer, comme beaucoup de mes confrères de la critique, que c’était un excellent film, et qui devait quelque chose à Roger.

Mais quand il écrivit La Loi, son roman, avant de devenir un film de Jules Dassin, il avait déjà rompu quelque peu avec le Parti, où plus exactement, c’est le Parti qui avait pris ses distances avec lui, comme avec pas mal d’intellectuels. Eh oui, des hésitations qui venaient surtout de l’intervention soviétique en Hongrie, en 1956. De nombreux intellectuels furent perplexes. Je ne sais pas quelle fut la position de Roger sur cette affaire, mais comme Claude Roy et d’autres, il y eut rupture. Aussi, dans L’Huma, La Loi est accueillie fraîchement par le critique littéraire, Régis Bergeron, qui évoque les personnages du roman comme des "marionnettes"... Et Jules Dassin en fait un film. C’est Gina Lollobrigida qui incarne Mariette, et Marcello Mastroianni qui est l’agronome, Yves Montand étant Matteo Brigante et Pierre Brasseur, Don Cesare, tous ces personnages tristounets qui veulent imposer leur loi à la pure Mariette. C’était, dans le roman, un jeu féroce. Mariette est intraitable et saura choisir celui qui l’aimera vraiment. Cruel et passionné, le roman vaut mieux, il est vrai, que le film. Roger, quant à lui, n’y est pour rien, et si Dassin fait un film un peu trop pittoresque, avec toutes les concessions qu’on doit au cinéma commercial, il se résigne. Une virevolte ? Je ne sais pas ! Mais là, je dois avouer, à titre personnel, quelque chose d’atroce dans ma mémoire, et même Roger ne l’a pas su. C’est en le rencontrant chez Vadim, lorsqu’ils préparaient ensemble Les Liaisons dangereuses qu’il me demanda, à brûle-pourpoint : "Quel est le con qui écrit dans l’Huma et qui répète que Dassin manie les marionnettes de Vailland ?" Je n’ai pas osé lui dire que c’était moi ! sous le pseudonyme de Jacques Deltour. Un nom que j’utilisais dans ce temps-là, pour des raisons purement personnelles. Il est vrai que je n’aimais pas le film de Dassin, mais que je m’étais réfugié derrière l’argument de Bergeron : les personnages étaient des "marionnettes" !... Je m’étais trompé. Roger, je l’ai rencontré depuis, n’était pas dupe de mon mensonge et de ma mauvaise foi. Bon ! mais l’amitié passe par-dessus tout. Et il faut bien que la vérité soit dite un jour. C’est fait. Oublions le passé et revenons au cinéma.

LES LIAISONS DANGEREUSES : UN "SCANDALE" !...

Choderlos de Laclos, il est évident que Roger Vailland en est le meilleur des connaisseurs. Il peut donc l’adapter sans vergogne au cinéma, et avec un certain humour, pour le mettre en relation avec des personnages contemporains. Bon ! un homme et une femme mariés, bourgeois, et qui prétendent vivre en libertins, se racontent leurs liaisons respectives. Mais l’homme va tomber amoureux d’une femme différente de ses conquêtes habituelles, la règle du jeu est faussée. Vailland et Vadim essaient de s’en donner à cœur joie, dans cette tragédie qui se veut libertine, dans un temps où la pudibonderie régnait en grande maîtresse dans toutes les sphères de l’Etat et de ses coulisses. En 1960, on ne plaisantait pas avec la morale. Quelle morale d’ailleurs ? Le film est sorti en septembre 1959. Il provoque la colère de la Société des Gens de Lettres qui en réclame la saisie. On ne savait pas les "Gens de Lettres", généralement très réactionnaires, si soucieux de la propriété des droits de Choderlos de Laclos, dont ils estimaient que son esprit avait été "trahi". Dix municipalités de province, d’autre part, interdisent la projection, ou la limitent aux "plus de vingt ans", sous le prétexte qu’il s’agissait d’une œuvre à "caractère immoral", dangereuse pour l’ordre public... Oui ! c’est quand même curieux et pratiquement surréaliste, Rouen, Mulhouse, Beauvais, Senlis, Avranches, Marseille, Landerneau (eh ! oui !), Saverne, Le Mans et Dijon, sont privées des Liaisons dangereuses. On peut en rigoler aujourd’hui, mais tous les retours de bâton sont possibles. L’ordre moral n’est pas mort, et si Roger revenait parmi nous, il nous trousserait un joli pamphlet contre cette nouvelle tyrannie. A part ça, Les Liaisons dangereuses ne sentent pas le soufre, ni même le lis. On n’en retient que les performances d’acteurs et d’actrices : Gérard Philipe, Jeanne Moreau, Jean-Louis Trintignant, Jeanne Valérie, Boris Vian, etc... Quant à l’immoralité et la provocation recherchées par les auteurs, elle a pris un sacré coup de vieux. Roger voulait s’amuser, c’était drôle, mais aujourd’hui tout paraît si dérisoire, et Les Liaisons dangereuses ne sont plus qu’un pétard mouillé. Comme quoi le cinéma est un piège dangereux, autant que l’immoralité... sur l’écran !...

ET MOURIR DE PLAISIR... L’ERREUR !

Succombant, on ne sait pourquoi, au charme réel de Roger Vadim, Roger Vailland se laisse aller à son goût du surréalisme, et de la provocation. Sheridan Le Fanu, avec sa nouvelle Carmilla, lui propose toutes les variétés d’un vampirisme à la fois érotique et fascinant. Pour Roger, c’est le plaisir d’une gratuité totale, hors du temps et de l’espace, un récit qui se traduit par la beauté du geste, un brin d’épouvante, quelques gouttes de sang sur le cou gracieux d’Elsa Martinelli et l’inquiétante froideur apparente de la sculpturale épouse de Vadim, Annette, que le cinéaste avait modelée à son image, comme il l’avait fait pour Brigitte Bardot, et qu’il ne réussira pas plus tard, avec Jane Fonda, plus coriace et quelque peu rétive. Pour Roger, il semble que Et Mourir de plaisir... fut une simple récréation, une plage entre deux orages. Esthétiquement, le film était parfait. Mais beaucoup d’entre nous se demandèrent ce que Roger était allé faire sur cette jolie galère ? Etait-ce un détachement du monde, une bribe d’inquiétude, une méditation sur la vampirisation d’une société qui allait partir à vau-l’eau ? Dans le regard de Roger, il y avait toujours quelque chose d’inquiétant, comme s’il avait la prescience de l’avenir. Un cynisme salutaire...

LES MAUVAIS COUPS, LA REUSSITE...

En 1960, et sans doute conscient que ses précédentes participations à l’art cinématographique n’ont rien de très convaincant, Roger s’implique totalement dans Les Mauvais coups, un roman dont il est fier, à la fois pour sa méchanceté apparente, son humanité profonde et son pessimisme. Pour réalisateur il prend un inconnu, François Leterrier, qui fut l’assistant de Louis Malle dans Ascenseur pour l’échafaud et Les Amants. Cette fois, c’est Roger, l’auteur du film, lui seul. Le cinéaste n’est plus qu’un technicien doué. Pas toujours d’ailleurs, mais peu importe ! Roger brille dans ses dialogues, ce qu’on va lui reprocher, mais il s’en fiche. Il brille aussi par sa présence, sinon physique et pourtant réelle, que ses lecteurs et ses amis devinent derrière les images. Et la superbe Signoret, dans le rôle de Roberte. Quelque chose d’étonnant se passe : Simone acceptant, devant la caméra, de se dégrader, de rendre tout le monde malheureux devant la souffrance, ses passions tragiques, son désespoir. Elle est bouleversante, en vivant, triturant son personnage, qui, de la tendresse à la passion court vers la mort. Un visage inoubliable. Autour d’elle, les autres acteurs paraissent assez fades (Reginald Kernan, Alexandra Stewart), mais je crois que Roger, en choisissant Simone, a réussi son pari : ses romans peuvent être des morceaux de grand cinéma ! Malheureusement, malgré de belles tentatives, le pari sera perdu.

LE JOUR ET L’HEURE... DES DIALOGUES...

Le film de René Clément Le Jour et l’Heure est très honorable et d’une belle simplicité, quant au langage. Un scénario limpide avec tous les rebondissements nécessaires à la dramatisation. Roger Vailland en est l’adaptateur et le dialoguiste. Je ne sais pas quels furent ses rapports avec René Clément, mais connaissant le caractère de l’un et de l’autre, je me demande si l’osmose se fit parfaitement. Etait-ce parce qu’il fallait donner à Simone Signoret, dans le rôle de Thérèse, la dimension qu’elle avait tenue dans Les Mauvais coups, que René Clément embaucha, si j’ose dire, Roger dans son entreprise, ou parce qu’il le considérait comme l’homme le plus capable de cerner les problèmes qui se posaient devant lui ? Il est vrai que l’auteur de Drôle de Jeu connaît tous les ressorts de la vie clandestine, et que cette histoire d’une femme qui tente de véhiculer un aviateur américain, à travers la France occupée, vers l’Espagne, peut le réjouir, à sa façon. Mais l’auteur du scénario est André Barret. Alors qui, de Vailland ou de Barret, saura convaincre le méticuleux et capricieux Clément ? Je pense que Roger, très calmement, s’est interposé. Le film doit beaucoup, certainement, mais il faudrait le revoir, pour s’en persuader.

LE VICE ET LA VERTU, BIZARRE, BIZARRE...

Un retour impulsif, sans aucun doute, vers Vadim, mais surtout vers Laclos et le Divin Marquis de Sade. Roger se sent à l’aise en participant à cette adaptation féroce de l’œuvre de Sade transposée dans les années 44-45, lors de la défaite du nazisme. Le nazisme, complice du sadisme, voilà qui déconcerte. Beaucoup plus tard, l’Italien universel Pier Paolo Pasolini, prouvera, dans Les Cent vingt jours de Sodome, qu’il y avait affinité entre fascisme et masochisme. Rien de tout ça dans Le Vice et la Vertu. Vailland ne voit pas que Vadim joue surtout sur l’esthétisme et, bien qu’il se défende d’être hypocrite, tente évidemment de séduire le public par des apparitions de jolies filles au cœur d’une diabolique machination. Bizarre, bizarre, Roger n’est pas là au meilleur de sa forme, mais il reste habile, comme toujours, avec ce recul parfait qu’il sait mettre entre les personnages qu’il invente et sa propre chambre secrète. Le cinéma n’est jamais que la projection de souvenirs enfouis. Mais je ne comprends toujours pas ce qui le séduit chez Roger Vadim. Une complicité intime, un besoin de provoquer, avec une certaine élégance, une société complètement sclérosée, endormie dans sa richesse, ses préjugés, et son ordre moral ? Il y avait peut-être de ça, mais d’autre chose encore, cette passion d’un cinéma qu’il aurait bien aimé maîtriser. Je suppose que Roger restait fasciné par l’image animée et le cinématographe. S’il avait pu être cinéaste, mais ce ne fut pas son destin, quels bons films il eut donné à l’humanité ! Il écrivait comme un scénariste, il donnait dans ses romans à voir, à sentir, à respirer. En vérité tout était déjà "cadré". C’est pourquoi son approche du cinéma, toute imparfaite qu’elle soit, reste assez troublante. Il était l’homme d’un autre siècle, même s’il restait plongé dans le sien. En vérité, en même temps qu’un écrivain, Roger restait journaliste, le voyageur qui va, qui vient, dans le temps comme dans l’espace, dans le présent comme dans le passé. Un voyageur imprudent, comme nous le sommes tous, avec quelque chose de plus : la lucidité !

POST MORTEM : BEAU MASQUE, LA TRUITE, UN HOMMAGE, MAIS !...

Les deux cinéastes sont morts et c’étaient mes amis. Bernard Paul, tout comme Joseph Losey. Ils ont approché Roger Vailland, qui ne pouvait plus rien leur dire, puisqu’il était déjà parti, les précédant dans l’infini. Il n’est pas sûr qu’ils puissent le rencontrer dans un au-delà, auquel aucun des trois ne croyait. Bernard Paul disposait de peu de moyens, ni d’argent, ni de studios pour raconter la belle histoire de Beau Masque . Heureusement il y avait Villerupt, cette cité située à la frontière du Luxembourg, ville peuplée de sidérurgistes, presque tous d’origine italienne - et ça, depuis 1870 ! -. Mairie communiste, depuis le temps des temps, il arrive que l’un des conseillers municipaux porte un nom à consonance française, mais c’est rare. Tous Italiens d’origines, mais Français sans complexes. C’est dans cette ville que Bernard Paul trouva tous les soutiens, les décors, les complicités, pour réaliser Beau Masque, que la plupart des habitants avaient lu. Le film vaut ce qu’il vaut, mais Roger l’aurait sans doute trouvé un peu décoloré, par rapport à la sensualité et la vigueur de son livre, cet amour entre Pierrette, militante syndicaliste, et le beau Calabrais, ramasseur de lait, qui ne comprend pas que sa compagne soit une militante et reçoive des "camarades" à la maison. Un peu trop manichéen, ce film manque de ce que Roger apportait à ses romans, un souffle très humain, une certaine respiration aux odeurs parfumées de bonheur et d’inquiétude. Et Dominique Labourier, pas plus que Luigi Diberti, les deux héros ne purent sauver le film d’un inévitable naufrage public. Et pourtant, c’est un bon film, classique, parfois émouvant, mais certainement pas à la dimension du roman. L’écriture, toujours l’écriture ! Une bonne image ne remplace pas une belle phrase bien tournée.

On ne peut en dire autant de La Truite, mise en image par Joseph Losey, mais complètement détournée de son propos initial. En 1982, Joseph Losey, encadré par la Gaumont, dispose pour une fois de moyens luxueux. Aussi la vision critique de l’argent et de la décadence d’une société pervertie, telle que la décrivait Roger Vailland, à sa manière sensuelle, est, dans le film, une sorte de fascination pour le luxe. Des fabuleux décors, signés par le maître incontesté Alexandre Trauner que vient lécher la présence de Isabelle Huppert, Jean-Pierre Cassel, Jeanne Moreau, Jacques Spiessert, il ne reste qu’un film d’une implacable froideur, comme si Losey, pourtant proche des sentiments de Vailland, avait voulu s’en détacher. Aussi peut-on se poser la question, pour la dernière fois. Roger Vailland et le cinéma ? N’était-ce qu’une liaison dangereuse ? J’ai vidé mon sac, non sans tristesse et je vous laisse la parole.

Samuel Lachize

© 2006–2007 Les Amis de Roger Vailland – Élizabeth Legros et Alain (Georges) Leduc, co-responsables de la rédaction.
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