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Point d’ironie

Mis en ligne le 16/11/2006

Premier éditorial de ce site, paru lors de la mise en ligne vers la mi-novembre 2006.

« Roger Vailland, écrivain français » : l’intitulé et le sous-titre accolés à notre fronton soulèveront j’imagine, ainsi associés, remarques ou réflexions se résolvant par cet étrange et bien éphémère signe typographique, le point d’ironie (؟), inventé par le poète français Alcanter de Brahm à la fin du XIXe siècle.

« Écrivain français ! » Je vous entends ricaner. À l’heure de l’Europe, de la mondialisation, à l’heure où la langue de l’Empire ferait des autres idiomes de vagues patois dévolus à la rémission, et de leurs locuteurs, de leurs écrivains, de pauvres provinciaux, un peu « ploucs », qui n’auraient plus qu’à s’exprimer s’ils veulent encore se faire entendre ou lire dans un déliquescent « globish », qui n’est à Sterne, à Thackeray, à Toni Morrison ou à Salman Rushdie qu’un infâme sabir d’aéroport.

Une langue standard et impériale, cheval de Troie de ces castes et de ces classes, bourgeoises et mercantiles, qu’épinglaient déjà Balzac et Flaubert, et que Roger Vailland détestait le plus. Celles qui pensent bassement, et qui sont le terreau d’une inénarrable bêtise.

« Écrivain », « français » : certes, l’association de ces deux épithètes peut choquer, tant il est vrai qu’un écrivain est d’abord défini par sa langue avant de l’être par sa nationalité. L’écrivain sénégalais Léopold Sedar Senghor est tout autant « français » que peut l’être Henri Michaux, de naissance et de nationalité belges.

Écrivain de langue française, Roger Vailland, d’une famille rémoise, de naissance picarde, Bressan d’adoption, Parisien — toujours ! —, même s’il a traîné sa bosse de par le monde à travers conflits guerriers et luttes ouvrières, geôles et paysages ouverts comme des paumes, l’est par le moindre pore de sa peau.

Par le rythme et le sens de la mesure ; à la manière de Nicolas Poussin, de l’orangerie de Versailles ou des Salines royales d’Arc-et-Senans ; pour ce goût d’une certaine symétrie, du classicisme, de la raison ; par ses hédonistes appétits de bonheur et de chair ; par un je-ne-sais-quoi dans le frémissement des phrases et des mots, qui leur confère comme un battement d’ailes, une goulée d’air, il incarne cette langue somptueuse, celle du cardinal de Retz, de Laclos, de Stendhal…

En lui consacrant aujourd’hui cet espace, c’est à lui redonner une plus juste place que nous œuvrons.

Celle d’un styliste, celle d’un homme tout autant engagé dans son siècle par ses choix politiques, philosophiques que littéraires.

L’homme broyé par André Breton, en mars 1929 — il n’était alors qu’un gamin, parmi les gamins du Grand Jeu — ; l’homme qui se désintoxique pour entrer dans la Résistance, lit Lucien Leuwen et se jette aussitôt dans l’écriture de son premier roman ; l’homme couronné par les lauriers du Goncourt, buvant sec avec Vadim et des starlettes, ne se jauge pas en termes de passé, sinon de ceux d’un passé perpétuellement recomposé. Il est une présence immanente, qui nous encourage à la plus grande vigilance, tant sur les questions politiques, morales que formelles (à supposer que l’on puisse dissocier les unes des autres).

Oui, Roger Vailland ne s’adosse jamais qu’à son pays, qu’à une conception non restrictive de la nation, qui a rendu les valeurs de celle-ci universelles, mais surtout à la langue qui les porte et que ceux-ci véhiculent à la fois. En lui dédiant ce site Internet, à la veille du centenaire de sa naissance, nous n’avons d’autre ambition que de faire mieux connaître l’homme et son œuvre à travers le monde. Cet auteur intransigeant, qui porte nos pulsions, nos désirs et nos remords, est à vous, si vous savez le débusquer. Car — et c’est notre conviction profonde —, un écrivain n’appartient à personne d’autre qu’à ses lecteurs.

Alain (Georges) Leduc.
Romancier, prix Roger-Vailland 1991.

© 2006–2007 Les Amis de Roger Vailland – Élizabeth Legros et Alain (Georges) Leduc, co-responsables de la rédaction.
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