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"Monsieur Jean" et "La Loi" : le point de vue de René Girard

Mis en ligne le 30/05/2011

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Cinquante ans tout juste après la parution de son premier livre, Mensonge romantique et vérité romanesque, paraît sous la signature de René Girard un recueil de sept textes intitulé Géométries du désir (aux éditions de l’Herne), dont la diffusion initiale s’étale sur tout ce demi-siècle, de 1953 à 2007, et les auteurs traités sur quelque huit cent ans, de Chrétien de Troyes au « nouveau roman » des années 1960. Le dernier chapitre, intitulé « Amour et amour-propre dans le roman contemporain », est donc consacré aux auteurs du 20e siècle : parmi eux, Malraux, Camus, Robbe-Grillet et Vailland.

Avec l’aimable accord des éditions de l’Herne, nous reprenons ci-dessous un extrait de ce chapitre (pp. 202 à 207), pour les pages portant sur deux livres de Vailland, Monsieur Jean et La Loi.

« Prenons le cas de Don Juan. Ce personnage, qui dans l’univers de Colette et de Marcel Prévost semblait déjà assez incongru, semble totalement déplacé parmi les héroïnes de Simone de Beauvoir, de Françoise Sagan et de Vladimir Nabokov. La persistance et la banalisation du thème de Don Juan dans un décor aussi maussade donne à réfléchir. Derrière le masque défraîchi de Don Juan, ne s’attendrait-on pas à trouver un visage plus saisissant que celui de Monsieur Jean, le héros de Roger Vailland ?

Au Siècle d’or, toutes les Espagnoles n’étaient peut-être pas vertueuses, mais elles étaient flanquées de duègnes sévères et de gentilshommes armés jusqu’aux dents. Dans ces circonstances, le jeu de Don Juan était assez sportif. Don Juan dissimulait sa vraie nature à ses victimes potentielles : avec pour seul témoin le bouffon Sganarelle, il se présentait sous les traits d’un jeune homme vertueux et sincère. Monsieur Jean, lui, adopte une tout autre posture : prenant le monde entier à témoin et affichant sans vergogne son inconstance, il veut impressionner les belles femmes par sa lubricité.

Monsieur Jean prétend être Don Juan ; Don Juan prétendait ne pas l’être. Faut-il en conclure que la seule différence entre le maître et le disciple tient à la plus grande véracité de ce dernier ? Bien au contraire : le seul point commun entre Don Juan et Monsieur Jean est l’intention de tromper. L’un et l’autre s’efforcent de dissimuler leur identité. Monsieur Jean n’a aucun droit de se présenter comme une réincarnation de Don Juan. Ce dernier était toujours libre, lui ne l’est jamais. Même quand il passe d’une maîtresse à une autre, il court toujours le risque de perdre sa liberté.

Quand Don Juan échouait, l’affront était vite oublié. Il était victime de la vertu ou d’obstacles matériels insurmontables. Quand Monsieur Jean échoue, il est victime de l’indifférence. La vanité moderne ne redoute rien tant que l’indifférence. Celle-ci ne peut pas faire de Monsieur Jean un nouveau Tristan, nais elle exerce sur lui une fascination horrible et étrange.

L’égotiste moderne est presque convaincu d’être Dieu. À ce titre, il devrait être à tout et tout devrait être pour lui vulnérable. La moindre exception à cette règle ébranle la confiance que Monsieur Jean a en lui-même. Face à une femme indifférente, le séducteur moderne soupçonne aussitôt, l’angoisse au cœur, que la divinité, c’est elle, et non lui. D’instinct, Monsieur Jean comprend que la femme désormais émancipée entretient les mêmes ambitions métaphysiques que lui. Elle aussi veut être Dieu et elle est fascinée par l’apparence d’invulnérabilité. Cette apparence est procurée par le masque de Don Juan, que Monsieur Jean endosse pour fasciner sa partenaire avant qu’elle ne le fascine. Le succès le laisse presque croire en la réalité de ce rôle. Don Juan cherchait seulement à tromper les autres ; Monsieur Jean cherche aussi à se tromper lui-même.

La véritable filiation de Monsieur Jean n’est pas à chercher chez Don Juan ou Valmont, mais chez le dandy du XIXe siècle, premier professionnel de l’indifférence. Baudelaire voyait en lui une relique de l’aristocratie ; Stendhal en propose une définition plus juste et moins romantique, comme enfant de la démocratie. Tel un aimant qui attire de la limaille, le dandy affiche son indifférence pour attirer les désirs oisifs. Ce Méphistophélès en chapeau haut-de-forme se veut le capitaliste des désirs, ambition qui n’a rien d’aristocratique.

Comparé à nos héros plus récents, le dandy a certes des airs de gentilhomme, mais c’est une illusion d’optique. Monsieur Jean lui aussi fait parade de son indifférence. Le produit qui en résulte est le même, seule la technique diffère. Avec le temps, celle-ci est devenue plus insolente et racoleuse, à l’instar des réclames. Attirer l’attention des autres sur fait qu’on se fiche de tout est un problème auquel il est de plus en plus difficile d’apporter des solutions nouvelles. Le dandysme exprimait encore un certain raffinement que l’on ne trouve plus du tout chez Montherlant. Montherlant lui-même exprimait une certaine réserve que l’on ne trouve plus chez Roger Vailland.

L’érotisme est désormais un combat entre « moi » égaux et identiques qui cherchent à se vaincre mutuellement dans une surenchère de désinvolture et d’insensibilité. Puisque les deux partenaires sont hantés par le même mirage d’autonomie divine, le premier à avouer son désir sera rejeté et réduit en servitude. Ce marivaudage de l’ère atomique est une caricature de la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave. Chacun mise sa liberté contre celle de son partenaire. Le facteur décisif n’est pas la bravoure physique, mais l’art de la simulation, la bonne vieille hypocrisie des romans stendhaliens.

Dans le roman éponyme de Roger Vailland, « la loi » n’est qu’un autre nom pour désigner la dialectique implacable du désir égotiste. Les scènes qui se jouent dans les villages du sud de l’Italie témoignent des rapports qui prévalent chez les jeunes gens, et les moins jeunes, dans notre monde bourgeois, désœuvré et spirituellement vide. À la différence d’un Stendhal ou d’un Proust, cependant, Roger Vailland ne s’élève pas au-dessus de son petit enfer médiocre. Il y prend plaisir et veut nous faire partager son admiration pour le vainqueur. Or celui-ci est encore plus dupe que le perdant : n’a-t-on pas beaucoup à apprendre d’une défaite, et rien d’une victoire ? Stendhal et Proust ont prouvé le premier point il y a déjà longtemps ; Roger Vailland s’emploie à prouver le deuxième. »

Lien vers le site des éditions de l’Herne

© 2006–2007 Les Amis de Roger Vailland – Élizabeth Legros et Alain (Georges) Leduc, co-responsables de la rédaction.
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