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Les jours heureux

Mis en ligne le 16/06/2010

Quelques lignes, souvent, et c’est le cas des meilleurs incipits (Louis Aragon l’aura démontré), peuvent permettre de saisir, au sens où l’on « saisit » un poisson, une viande, toute la structure d’une œuvre romanesque. C’est le cas chez Hemingway ; c’est le cas dans n’importe quel des romans de Roger Vailland, ainsi en va-t-il de La Fête, de La Truite, etc. Tenez, le début des Mauvais Coups : « Le réveil sonna. Milan pressa la poire et l’ampoule s’alluma au-dessus du lit. Il arrêta la sonnerie. Roberte dormait sur le dos, elle ronflait légèrement. » Nous sommes dans la veine de l’un de ses principaux maîtres et de la plus magnifique prosodie : «  C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar.
Les soldats qu’il avait commandés en Sicile se donnaient un grand festin pour célébrer le jour anniversaire de la bataille d’Eryx, et comme le maître était absent et qu’ils se trouvaient nombreux, ils mangeaient et ils buvaient en pleine liberté.
 »

Mais parfois une brève ne suffit pas.

Ainsi, celle que nous avons consacrée, ici, au dernier livre de Daniel Cordier, ne nous dira jamais ce que fut réellement Daniel Cordier, la complexité de cet homme venu de la haute bourgeoisie que tout, selon une vulgate sociologisante, ses origines de classes, sa formation, aurait dû mener à la Collaboration. Or, il devint ce résistant que l’on connaît, esthète, héroïque. C’est sous les ordres directs de Cordier que Roger Vailland, comme agent du réseau BCRA , fit du renseignement, prépara des caches, accueillit et planqua des émissaires arrivés de Londres et organisa des parachutages.

Récuser un médiocre engrenage

La question du bonheur, Vailland en était obnubilé. Elle court en filigrane à travers toute son œuvre ; elle entrelarde chaque chapitre de ses Écrits intimes.

Qu’aurait-il pensé de cet actuel débat sur les retraites ?

Le gouvernement Sarkozy souhaite en effet reculer l’âge légal du départ à la retraite, qui est actuellement fixé à 60 ans. Celui-ci devrait être remis en cause dès le 1er janvier prochain. Un recul jusqu’à 62 ou 63 ans semble probable, le relèvement s’appliquant progressivement de un trimestre par an à partir de cette date-là. Quant à la durée de cotisation nécessaire pour une retraite à taux plein, qui aura atteint 41 ans en 2012, elle pourrait passer à 41,5 ans en 2020 et tendre vers 43 ans dix ans plus tard. La génération née en 1951, la première touchée par la réforme, travaillerait trois mois de plus. Le gouvernement souhaite également augmenter le taux de cotisation des fonctionnaires, moins élevé que pour les salariés du privé.

Les perdants seront ceux qui ont commencé tôt, les ouvriers, ainsi que les précaires et les chômeurs. Selon les sondages, qui convergent, près de deux tiers des Français ne veulent pas que l’on touche à la retraite dite « par répartition » les actifs payant les pensions des retraités. Mais ne peut-on simplement écouter les conseils du sénateur Jean-Luc Mélenchon, à savoir : « Que l’on s’en tienne aux 60 ans, que la pension représente 75% du revenu antérieur et qu’on revienne aux dix meilleures années d’activité pour la calculer » ?

La retraite pour tous, digne et conçue dans le respect de la vie humaine, a été le fruit de grandes conquêtes du mouvement social, tant sous le Front populaire qu’à la Libération. Il faut refuser de finasser, de tergiverser et récuser tout engrenage fatal. Il existe des solutions équitables. En supprimant le bouclier fiscal et en faisant contribuer les hauts revenus, par exemple. D’autres financements sont possibles, comme une taxe sur les profits illicites et la spéculation.

« L’eau vive d’un torrent »

Ne serait-il pas souhaitable de renouer avec le programme du Conseil national de la Résistance (mars 1944) – mis en œuvre conjointement par le général de Gaulle et les communistes, rappelons-le, et le réseau auquel appartenant Roger Vailland était un réseau panaché, gaullo-communiste –, qui avait notamment eu la sagesse de libérer l’information de la toute-puissance des monopoles économiques et financiers en prenant soin de la soustraire à la pensée ou à l’idéologie unique. Car, il n’est pas de démocratie et de liberté sans séparation nette et claire des pouvoirs, afin que le formatage des idées ne l’emporte pas sur le nécessaire débat contradictoire et que les intérêts privés ne priment pas l’intérêt général.

S’accrocher comme buccins au rocher d’une activité forcée, tandis que tant de jeunes sont contraints au chômage, jolie perspective ! Alors que la pénibilité, sur les chantiers, dans les bureaux, aux caisses des supermarchés ou à l’Éducation nationale, éreinte mentalement et physiquement de plus en plus de gens, la détérioration des conditions de travail des fonctionnaires est redevenue leur principal sujet de préoccupation.

« Les Jours Heureux », tel était le nom du programme du Conseil national de la Résistance, conçu et diffusé à travers toute la France dès le printemps 1944 afin de préparer la libération du territoire et la renaissance de la nation française, après cinq années de pétainisme, cinq années de chasse à l’homme politique et ethnique, cinq années enfin de pillage et d’asservissement.

« Les jours heureux », c’est aussi le titre d’une chanson de Gérard Lenorman, vous vous souvenez… (Nous étions au seuil des années 70. Un tout autre monde…)

« Quand dehors la nuit s’enfuit
Emportée par ses blancs chevaux
Quand le soleil comme une fête
Vient annoncer le jour nouveau
Quand la clarté pâle de l’aube
Vient caresser tes longs cheveux
Je pose ma tête sur ton épaule
Et je chante les jours heureux.
Alors le temps s’écoule
Comme l’eau vive d’un torrent.
La vie a le goût du bonheur
Et tous les parfums du printemps. »

Une bluette, mais célébrant le bonheur, la jouissance, le désir. Songeons à ce que Roger Vailland réclamait de l’amour à venir : « “Je t’aime” n’aura plus cette odeur de confessionnal, ces relents de basse sorcellerie. Ce sera un appel, un cri de plaisir, un soupir de bonheur. » Une prophétie que l’on trouve dans Les Mauvais Coups, justement. C’est au cœur de la crise, et de la barbarie renaissante, qu’il convient plus que jamais de poser la question du bonheur.

Alain (Georges) Leduc,
prix Roger-Vailland 1991
pour Les Chevaliers de Rocourt (roman).

© 2006–2007 Les Amis de Roger Vailland – Élizabeth Legros et Alain (Georges) Leduc, co-responsables de la rédaction.
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