Vous êtes ici : Accueil > L’œuvre > Archives des Cahiers Vailland > Le réalisme comme métaphoredans l’œuvre romanesque de Roger Vailland

Le réalisme comme métaphore
dans l’œuvre romanesque de Roger Vailland

Mis en ligne le 25/10/2006

L’engagement de l’écrivain

Roger Vailland, ancien membre du mouvement surréaliste, appartient à cette génération d’écrivains qui, engagés dans la Résistance, poursuivront par l’action politique et par leurs écrits un même combat pour une société plus juste. Mais ce qui fait sa singularité est, sans doute, que tout en épousant les thèses marxistes quant au rôle aliénant du capitalisme pour l’individu contraint au travail, il considère que la reconquête de la liberté par celui-ci ne passe pas uniquement par un combat collectif pour modifier les règles de production mais passe aussi, dans sa sphère individuelle, par une réflexion et des comportements nouveaux dans ses relations personnelles, sexuelles, affectives ou amoureuses. C’est cette position ou plus exactement cette double proposition que dans ses romans, de Drôle de jeu à La Truite 1, R. Vailland tentera de développer.

L’œuvre de l’écrivain engagé se veut didactique, le roman se doit de décrire la réalité, de faire ressortir les rapports entre les classes sociales et les aspirations à la liberté de la classe ouvrière. On rappellera qu’en 1945, dans sa présentation des Temps modernes, Jean-Paul Sartre appelle l’écrivain à être « responsable », l’écrivain doit « s’engager » et embrasser « étroitement son époque ». Tous les romans de Roger Vailland embrassent étroitement son époque. Au plus fort de son militantisme politique, Roger Vailland écrira deux romans Beau Masque 2 et 325 000 francs 3 (1955) en situant l’essentiel de l’action dans le monde ouvrier, celui des grandes fabriques d’objets en plastique de l’Ain, alors en plein essor. En 1957, avec La Loi 4, qui obtiendra le prix Goncourt, ce seront, dans l’Italie qui s’ouvre au modernisme, les rapports entre le féodalisme finissant et le modernisme qui s’annonce que R. Vailland décrira. Plus tard avec La Truite l’histoire s’inscrira dans le monde dominant du capitalisme américain. De ce point de vue, on peut dire que Roger Vailland est un écrivain réaliste et engagé. Mais cette affirmation serait réductrice, si l’on en restait là, tant ce réalisme apparent, par un subtil déplacement, concourt à illustrer la seconde proposition qui fait l’originalité de l’écrivain : l’homme pour atteindre à la souveraineté 5, qui est la libre expression de son désir, doit se transformer personnellement et réfléchir sur ses relations intimes.

La course cycliste

Dans les années cinquante, où l’amateurisme dans le sport est encore important, la course cycliste est une pratique populaire. 325 000 francs s’ouvre par la description d’une course cycliste : « Le Circuit cycliste de Bionnas se dispute chaque année, le premier dimanche de mai, entre les meilleurs amateurs de six départements : l’Ain, le Rhône, l’Isère, le Jura et les deux Savoies. C’est une épreuve dure… » Bientôt, deux jeunes coureurs dominent : un ouvrier, Bernard Busard, et un paysan, surnommé le Bressan. Ce dernier gagnera car c’est lui qui a le plus de cœur. L’histoire qui va maintenant commencer est celle de Busard qui, pour pouvoir épouser Marie-Jeanne et sortir de la condition ouvrière, va tenter de gagner rapidement 325 000 francs à l’usine de plastique, aidé en cela par le Bressan. Alors, on comprend le rôle métaphorique de cette course initiale. Busard échoue devant sa presse qui va lui broyer la main, comme il a échoué lors de l’épreuve cycliste : dans la vie personnelle comme dans la vie collective, seuls ceux qui ont du cœur réussissent !

La presse

La presse devant laquelle Busard et le Bressan vont travailler à tour de rôle est décrite avec minutie. Cette machine est centrale dans le roman, elle est une espèce de monstre que l’homme doit affronter, mais elle est aussi, pour Busard, l’instrument grâce auquel il pourra, s’il gagne son pari de travailler à des cadences infernales, avoir Marie-Jeanne : « Busard contempla avec plaisir, allongée devant lui comme un bel animal, la puissante machine qui allait lui permettre d’acheter la liberté et l’amour » (p. 103). Marie-Jeanne est une femme froide, calculatrice et castratrice. La machine, décrite en son fonctionnement, est immédiatement évocatrice :

« Quand le ventre est fermé, la partie mâle et la partie femelle sont étroitement ajustées l’une à l’autre »… « Aussitôt le ventre fermé, le piston se met en marche […]. Il projette violemment la matière plastique en fusion du cylindre dans la matrice » (p. 102).

Mais, indique alors R. Vailland, annonçant le finale : « Ce ventre peut à l’occasion se transformer en mâchoire capable de broyer n’importe quel poing. » Et Busard sera broyé physiquement par la machine et moralement parce qu’il a cru pouvoir acheter l’amour… et n’a pas une personnalité suffisamment affirmée pour accéder à la souveraineté.

Le trabucco (La Loi)

« Un Trabucco, décrit R. Vailland, est une machine à pêcher, composée essentiellement par un ensemble de mâts lancés au-dessus de la mer, déployés en éventail parallèlement au flot et dont les pointes tiennent suspendu, soit dans l’air, au repos, soit dans l’eau, en action… » (p. 159). Il faudra ici lire la description, qui se poursuit sur quatre pages de façon subtile. On y voit déjà les mâts au-dessus de la mer qui sont soit en action, soit au repos. C’est près de cet immense appareil, dans une caverne, que donna Lucrezia a donné rendez-vous au jeune Francesco. Ce sera leur première rencontre. Francesco ému est arrivé le premier, comme les pêcheurs, il se doit d’attraper le poisson 6. Le Trabucco est un immense épervier — chez Vailland les hommes portent souvent un nom d’oiseau de proie : Milan, Duc, Busard. La longue description de cette machine à pêcher ne relèverait que de l’exotisme ou du réalisme si n’étaient justement mises en correspondance, la façon d’attraper le poisson — il faut lever le filet au bon moment — et celle de séduire une femme ; mais Francesco est indécis et au moment critique, alors que le poisson saute en vain sur le filet, Roger Vailland écrit : « il n’a pas entrouvert l’œil. Il est désormais un homme ; il ne fait plus partie de la jeune cohorte des chastes héros des jeux violents ; il abandonne, il s’abandonne » (p. 209). Le premier emploi du verbe « abandonner » prend tout son sens. Francesco comme Busard n’a pas la grâce, il appartient à la cohorte des vaincus.

Les dalles de marbre (La Fête 7)

Duc est un romancier qui vit avec Léone. Ce sont deux personnages, tels que les rêve R. Vailland. Grâce à une longue réflexion sur la pratique du couple et de l’amour, ils vivent en harmonie et ont atteint ce stade de maîtrise sur eux-mêmes que R. Vailland appelle la souveraineté. Un jeune couple, Jean-Marc et Lucie, leur rend visite. Duc est immédiatement attiré par Lucie, jeune et peu expérimentée. Il compte bien la séduire en utilisant son expérience et ses principes de vie afin d’aboutir à ce que doit être le but d’une vie : une Fête.

Duc et Léone vont en voiture chez un tailleur de pierre pour acheter une dalle. R. Vailland décrira cette entreprise familiale dans le détail, travail, hiérarchie, matériaux, exploitations des ouvriers… Duc et Léone sont venus pour acheter une dalle mais : « Ils furent tellement touchés par la beauté des matériaux qu’on leur fit voir et toucher, déjà polis et lustrés, qu’ils commandèrent cinq dalles au lieu d’une qu’ils étaient venus choisir » (p. 75). Suivent l’énumération et la description de chacune de ces cinq dalles. On est alors à même, au cours de cette lecture, de s’interroger sur l’utilité d’une telle description, sinon à penser que l’auteur est amateur de pierres et souhaite nous faire partager sa passion ou, comme dans les romans de Victor Hugo, dans une visée didactique, souhaite nous apprendre ce que sont les variétés géologiques ?

On a, cependant, repéré quatre personnages, un cinquième apparaîtra plus tard : Alexandre, le père de Léone. Et les cinq dalles alors deviennent comme des blasons : « La première en marbre vert antique de Grèce de la nuance la plus sombre » est à l’image d’Alexandre ; « la deuxième en marbre portor d’Italie noir avec des craquelures corail » à l’image de Duc ; en la troisième, féminine : « en marbre fleur de pêcher d’Italie » on devine Léone ; la quatrième, « en granit de Norvège noir avec des reflets irisés qui changent selon l’incidence de la lumière », représente Jean-Marc qui est photographe et joue avec la lumière ; la cinquième, celle qui séduit le plus Duc : « toute petite, quadrangulaire, un Pinnozzo ivoire d’Italie qui leur plut à cause d’une veine verte éclatée comme une tumeur dans la chair ivoire », c’est Lucie… On remarque alors le glissement de « quadrangulaire » qui nous fait souvenir de cette image curieuse relative à l’œil bleu de Lucie « découpé comme un rectangle » (p. 11), image qui par ricochet avait déjà renforcé notre surprise quand, vingt-sept pages plus loin, il fut question du « regard des yeux bleus quadrangulaires » (p. 38), puis de « l’inimitable grain » (p. 78) de la future amante de Duc. La « toute petite pierre » devient bien symbolique. Le regard des yeux quadrangulaires revient ponctuer le texte page cent douze ; ensuite voici une nouvelle description très sensuelle de Lucie : « entre le cou et les épaules [...] on aperçoit dans l’échancrure du pull-over, un grain très fin, de la couleur du vieil ivoire » (p.137). Le « grain » et « l’ivoire » ne laissent plus de doute. La petite pierre est bien le blason de Lucie 8.

Le bowling (La Truite)

Le roman, roman du désenchantement, commence par la description d’une scène où le narrateur-romancier rencontre et observe Frédérique, personnage principal, dans une situation d’arnaque au bowling du Point-du-Jour. Ici encore, R. Vailland va décrire, dans le détail, ce jeu nouveau qui vient de se répandre en France. Et, comme dans 325 000 francs, la partie qui se joue ici sera comme une métaphore de ce qui va se nouer entre les personnages dans un monde anesthésiant. Une description nous surprend : « La boule est dégorgée à l’entrée du stand comme une goutte de lait, une goutte de sperme » (p. 28). mais ce bowling est à la mesure du monde castrateur qui aliène l’homme : « Nous sommes dedans ; nous nous y sentons bien ; l’air conditionné y maintient toute l’année une chaleur égale ; le gazouillis des intestins, les borborygmes du magic circle nous empêchent de réfléchir, nous plongent dans une plaisante torpeur ; les quilles blanches inondées par la lumière de l’extérieur sont analogues à des dents plantées sur la double mâchoires des herses. » Et R. Vailland de conclure ce prologue : « Poussés par l’absurde désir de nous échapper, nous lançons nos boules dérisoires sur les dents étincelantes ; mais à mesure que nous les brisons, les dents repoussent ; nous ne sortirons jamais du bowling » (p. 29).

Prologue comme un apologue et métaphore du roman.

André DEDET
Université de Poitiers.

Communication présentée au colloque international de l’Université de Belfast "Vailland : Rêves et réalités" et parue dans le n° 22 (décembre 2004) des Cahiers Roger Vailland

1. NRF, Gallimard, 1964.

2. NRF, Gallimard, 1954.

3. Corrêa Buchet -Chastel, 1955.

4. NRF, Gallimard. La même année sont publiés L’Exil et le Royaume d’Albert Camus, D’un château l’autre de L.-F. Céline et La Modification de M. Butor qui obtiendra le prix Renaudot.

5. Ce thème, récurrent chez R. Vailland, est inspiré de Georges Bataille.

6. Dans Les Mauvais Coups (Sagittaire, 1948), Roberte, femme virile, raconte ses premières expériences amoureuses : « Il y avait de la truite et du saumon dans les rivières du voisinage, je voulus apprendre les pêches sportives. Uncle fit venir d’Aberden un professeur de lancer : ce fut mon premier amant » (p. 51). On pourrait ne guère prêter attention à cette association entre la pêche et la sexualité, si cette correspondance n’était une constante de l’œuvre de Roger Vailland où certaines femmes sont si souvent, dans un imaginaire animalier, comparées au poisson et l’homme, qui porte souvent un nom d’oiseau, au pêcheur. Philippe Letourneau, rival malheureux de Beau Masque, va à la pêche avec ce dernier. Il écrit : « je n’ai pu faire autrement que d’attraper quelques truitillons. Lui, il prend autant de poissons qu’il veut. Avec les truites aussi, il a la manière » (p. 195). On soulignera le « aussi » qui renvoie au rôle de séducteur de Beau Masque. Ce même Beau Masque signalera à Philippe un ruisseau où se pêchent « les plus belles truites de la région » (p. 190), et ce n’est pas innocemment que ce ruisseau naît près de la Grange-aux-vents, village dont est originaire Pierrette avec qui il vit ! Pierrette Amable, syndicaliste, femme de raison, femme froide comme une truite... tandis que Nathalie Empoli, demi-sœur de Philippe, fille de banquier, femme virile, qui s’exerce à la pêche sous-marine, sera fascinée par « une raie ténébreuse » (p. 193) qualifiée de « vampire » (p. 189) et entourée de gros poissons mous, des dorades qui « palpitent doucement, comme un poumon dans le radioscope » (p. 189) ; Nathalie a une amie intime, Bernarde, qui vit à ses crochets et la vampirise. Les analogies voulues sont frappantes. Lors de la grande rencontre, entre Lucie et Duc, les deux amoureux vont se promener sur la rive de la Saône qui borde le parc de leur hôtel. Duc observe une multitude de poissons et Lucie, myope, essaie de voir : « elle fronçait le sourcil comme quand elle cherchait l’issue à son plaisir ». La comparaison est éloquente. C’est bien évidemment avec La Truite que l’association devient la plus forte. Le personnage de Frédérique — femme frigide — est très directement associé à ce poisson. Une comparaison paraît intéressante. Sachant la truite très vorace, R. Vailland écrit, à propos de cette femme froide qui fascine par sa froideur même : « Mariline ne pense pas qu’elle n’obéissait qu’à la cupidité (la voracité). »

7. NRF, Gallimard, 1960.

8. La fête annoncée qui doit permettre d’atteindre à la souveraineté, grâce au moderne Don Juan qu’est Duc, n’est au finale qu’un festin de pierre… une histoire à réécrire.

© 2006–2007 Les Amis de Roger Vailland – Élizabeth Legros et Alain (Georges) Leduc, co-responsables de la rédaction.
Conception : www.linuance.com