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Le héros de roman

Mis en ligne le 14/01/2008

Texte paru dans les Cahiers Roger Vailland n°3 (juin 1995), pp 235-249
"Le Héros de roman" est le texte d’une conférence prononcée par Roger Vailland en janvier 1952.

Mon métier de romancier, d’auteur dramatique et de journaliste consiste pour une part à peindre des héros, de vrais héros et de faux héros, enfin toutes sortes de héros. Mais c’est plus spécialement sur le héros de roman que je vais essayer aujourd’hui de réfléchir avec vous.

Qu’est-ce qu’un héros de roman ? Au paragraphe IV de l’article du Dictionnaire Littré consacré au "héros", à toutes les sortes de héros, je lis :

"Terme de littérature. Personnage principal d’un poème, d’un roman, d’une pièce de théâtre. Achille est le héros de l’Illiade. Par extension : héros de roman, personnage à qui il est arrivé des aventures extraordinaires".

Suit un exemple : "Le Comte de Guiche est à la Cour, tout seul de son air et de sa manière : un héros de roman, qui ne ressemble point au reste des hommes, Madame de Sévigné. Lettre 85".

Deux choses immédiatement me frappent et m’étonnent dans cette définition.

1°) Personnage principal est employé au singulier, comme s’il allait de soi qu’un roman soit construit autour d’un seul héros, comme s’il allait de soi qu’au héros unique d’un roman ne s’opposent que des personnages secondaires, comme s’il était évident que le personnel d’un roman soit composé d’un protagoniste et de comparses.

2°) Dans la citation de Madame de Sévigné, cette apposition : Un héros de roman, qui ne ressemble point au reste des hommes ; pour désigner un personnage, le Comte de Guiche, que tout le monde connaît à la Cour, qui est bien réel, qui fait incontestablement partie de la réalité, de la réalité quotidienne de son époque et de son milieu, mais qui est cependant "tout seul de son air et de sa manière".

Voilà donc ce que serait le héros de roman dans la pratique courante du langage. C’est la pratique courante du langage, la démarche la plus habituelle de la pensée que traduit un conditionnel. Voici donc, malgré toutes les théories et tous les efforts des romanciers ce qu’ils ont réussi à faire penser de leurs personnages. Voilà qui paraît a priori bien surprenant.

Faisons donc abstraction de ce que je suis moi-même romancier, je me suis hâté d’essayer d’éprouver, de vérifier les définitions du Littré sur moi-même, autrement dit d’analyser ma réaction spontanée à l’égard de quelques-uns de ces romans dont la lecture fait époque dans la vie d’un homme, qui le marque, qui contribue à le former, ou à le déformer, et dont on ne perd jamais complètement le souvenir.

La Chartreuse de Parme, par exemple. Un seul personnage dans la Chartreuse de Parme ? Non, et pourtant oui. Je l’ai relu dix fois et tour à tour, selon les âges et les circonstances, c’est Clélia, la Sanseverina, la Comte Moska qui m’ont davantage intéressé. Mais si l’on dit brusquement devant moi La Chartreuse de Parme ou même simplement Stendhal, ce n’est pas à Clélia que je pense, ni à la Sanseverina, ni au Comte Moska, mais à Fabrice Del Dongo. Je vois Fabrice au milieu de la bataille de Waterloo, Fabrice dans la Tour Farnèse, et Fabrice le Monsignori prêchant des sermons à fendre le coeur dans le seul but de regagner Clélia. Quant à La Chartreuse de Parme donc, Littré et la pratique du langage ont raison : Fabrice est le personnage principal de La Chartreuse de Parme, c’est un héros, c’est un héros auquel il est arrivé des aventures extraordinaires et à la Cour de Parme : "Il est tout seul de son air et de sa manière".

Je pourrais dire des choses analogues à propos de tous les romans de Stendhal, à propos de Lucien Leuwen que je préfère maintenant à La Chartreuse, de Lamiel, que j’aime par-dessus tout et dont le personnage principal est une héroïne, c’est la même chose qu’un héros.

Que si je pense maintenant au Père Goriot de Balzac, dont la premier lecture fut une date dans ma vie, c’est un personnage et un seul que je vois immédiatement se dresser devant moi : Eugène de Rastignac, le jeune provincial monté à la conquête du Paris bourgeois et commerçant de la première moitié du 19ème siècle. Je ne l’aime pas, il m’agace, il m’irrite souvent. Je crois bien qu’il n’y a pas un seul héros de Balzac que j’aime de coeur, mais Rastignac est un vrai héros de roman. Il existe terriblement. Il est tellement le "principal personnage" du Père Goriot, qu’il fait disparaître tous les autres de ma mémoire. Plusieurs années après ma première année du Père Goriot, je ne me rappelais plus hors Rastignac que le nom de sa maîtresse, quelques décors du quartier de la Montagne Sainte-Geneviève et la silhouette falote d’un vieillard en train de faire fondre des couverts d’argent. Mais l’image finale du roman demeurait profondément inscrite en moi, celle du jeune provincial qui regardait la capitale du haut du Père Lachaise et qui, tout scrupule maintenant écarté, criait : "A nous deux Paris". Cette image finale proclame justement que Rastignac lui aussi se veut et s’exige "tout seul de son air et de sa manière".

Continuant à me référer à mon expérience de lecteur et à elle seule, je m’aperçois assez aisément que dans ma mémoire Splendeur et misère des Courtisanes, c’était Vautrin ; les Illusions, Lucien de Rubempré, et la Cousine Bette, le Baron Huot. "Bien réfléchi finalement, je n’aime de coeur aucun de ces héros-là."

Flaubert maintenant. Pour Madame Bovary, inutile de faire la démonstration : elle est toute seule dans le roman et dans la vie "toute seule de son air et de sa manière". Comme elle voudrait être le Comte de Guiche.

Sautant maintenant - il faut bien abréger - du roman français du 19ème siècle au roman soviétique de ces vingt dernières années, je m’aperçois que la définition du Littré reste la plupart du temps valable : Tchapaïev, le Don Paisible, Et l’Acier fut trempé, Un Homme véritable, parmi cent autres, sont centrés, construits autour d’un "personnage principal" à qui il est arrivé des aventures extraordinaires et qui ne ressemble pas tout à fait au reste des hommes.

Mais dans le même instant où je dis cela, je suis obligé de constater que la définition n’est ni complète, ni tout à fait exacte. Un Homme véritable : il n’y a dans ce titre et dans le personnage du très beau roman de [ ] 1qu’un homme dans sa vérité d’homme : ni intervention providentielle, ni prédestination, ni dons innés de la race et du sang qui fassent de lui un héros exemplaire. Au début du roman, c’est un aviateur blessé qui erre dans la forêt glacée. Il a faim, il a froid, il a peur. Des milliers d’autres combattants soviétiques, qui défendent à ce moment là leur patrie, dans cet instant même, ont froid, ont faim, ont peur. C’est un homme comme les autres. Mais au cours du roman, en triomphant d’abord, de sa faim, du froid, de la peur, puis en imposant sa volonté à son corps mutilé, puis en s’imposant à la routine, aux règlements, à la méfiance - en devenant ce prodige, un cul de jatte, pilote de chasse -, il méritera successivement toutes les définitions que la pratique du langage donne du héros et non seulement du héros de roman et que Littré dans le même article déjà cité de son dictionnaire exprime ainsi :

"Héros : Terme d’antiquité. Nom donné dans Homère aux hommes d’un courage et d’un mérite supérieurs.

2°) au figuré : ceux qui se distinguent par une valeur extraordinaire ou des succès éclatants à la guerre.

3°) Tout homme qui se distingue par la force du caractère, la grandeur d’âme, une haute vertu.

4°) Il s’agit du héros de roman déjà cité.

5°) Le héros d’une chose, celui qui brille d’une manière excellente."

Deux exemples, entre autres, de héros dans cet article intéressant parce qu’ils montrent le héros, l’un dans la guerre, l’autre dans la paix. Le premier est tiré de l’Histoire de Napoléon du Comte de Ségur :

"Le Maréchal Ney donna trois heures au ralliement, et, sans se laisser agiter par l’impatience et le péril de l’attente, on le vit s’envelopper de son manteau, et, ces trois heures si dangereuses, les passer à dormir profondément sur le bord du fleuve ; tant il avait le tempérament des grands hommes, une âme forte dans un corps robuste, et cette santé vigoureuse sans laquelle il n’y a pas de héros."

Et cet autre exemple de héros de travaux pacifiques, tiré de Condorcet :

"Nous avons vu périr successivement tous ceux qui une part (sic) à ces expéditions (il s’agit de la mesure d’un degré du méridien) ; Monsieur Le Monnier reste seul ; il a réuni sur sa personne tous les sentiments qu’un zèle si généreux et si noble nous avait inspiré pour ces héros de l’astronomie."

Nous nous trouvons ainsi en contradiction apparente, et seulement apparente. L’homme véritable est un homme comme les autres. Mais au cours du roman, des épreuves qu’il subit et des exploits qu’il accomplit, il cesse d’être un homme complètement comme les autres. Il devient un homme exemplaire, un homme véritablement véritable, un homme exceptionnellement véritable.

Un autre roman soviétique, Loin de Moscou, pose le problème en termes très concrets [ ] 2 :

Est-ce à dire qu’il y a des hommes prédestinés à devenir des hommes véritables, une race de héros, les héros de l’antiquité étaient considérés comme des demi-dieux, c’est-à-dire comme le produit d’un dieu et d’une mortelle, et d’autres hommes qui par prédestination, ne peuvent pas devenir des hommes véritables.

Certainement pas.

Loin de Moscou, dans le même passage, suggère d’ailleurs la manière dont le problème doit être réellement posé : le chef qui vient de juger si sévèrement Ekimov se reprend :

"- Peut-être bien, dit-il, que ce n’est pas Ekimov qui est fautif, mais nous lui avons donné un avancement prématuré. Comme il est agréable, mon vieil Alexis, de constater le succès des gens comme il est décevant d’assister à leur défaite".

Nous nous trouvons en effet là devant l’esquisse de la solution véritable. Tous les hommes ne sont pas encore des hommes véritables. Mais les circonstances historiques ne permettent pas encore à tous les hommes de s’affirmer comme des hommes véritables. Mais précisément pourquoi les vrais héros de notre temps sont ceux qui, là-bas dans le travail pacifique, dans les pays coloniaux, au milieu des travaux de la guerre et ici sous toutes sortes d’aspects que beaucoup d’entre vous connaissent j’imagine, se consacrent de toutes leurs forces, se consacrent héroïquement à changer la face du monde, à transformer le monde, à le métamorphoser, à créer un monde où tout homme puisse devenir un homme véritable.

Mais si nous en restons au passé et au présent, et à notre sujet qui est le héros de roman, il me semble qu’il faille reconnaître que la pratique du langage et Littré ont raison.

Et que la plupart des romans qui ont compté, ceux qui ont marqué, ceux qui se sont inscrits en nous tournent autour d’un personnage, qui en est le héros ou l’héroïne et auquel on peut attribuer les qualités exceptionnelles que la pratique du langage et de Littré attribuent au héros dans le monde réel.

Un héros se forge, un héros s’éprouve, un héros se trempe. Tout une partie de la littérature romanesque peut-être envisagée sous cet angle. La Chartreuse de Parme, Le Rouge et le Noir, Le Père Goriot, La Montagne Magique de Thomas Mann et L’Acier fut trempé (Howart Fast) c’est, dans des circonstances historiques différentes le récit dramatique des épreuves que subit ou s’impose le personnage principal : le héros, afin de s’éprouver ou d’être éprouvé, de se vérifier ou d’être vérifié, en tant que héros.

Arrivé à cet instant de ma réflexion sur le héros de roman, j’ai été épouvanté. Je me suis tout d’un coup aperçu que je me laissais aller à l’apologie du héros.

J’appartiens à une génération qui a mille raisons de se méfier des héros et même de les haïr.

J’ai atteint l’âge de raison en 1914, au moment de la déclaration de la première guerre mondiale. J’ai fréquenté pendant les années qui suivirent l’école communale de la rue des Feuillantines, tout près d’ici, c’est là que venaient les enfants sous alimentés de la rue Mouffetard, les enfants de la Mouff’, comme ils disaient d’eux-mêmes. Les petits mecs de la Mouff’. En 1917, au moment des mutineries sur le front, nous jouions à la guerre dans la cour de récréation. Mais ce n’était pas à la guerre contre les Allemands. Nous jouions à prendre d’assaut la caserne du Port Royal où étaient cantonnées les troupes coloniales destinées à mater le peuple de Paris. Nous jouions à une guerre qui consistait à mettre fin à la guerre. Tel était le reflet chez les élèves de l’école de la rue des Feuillantines, des conversations que nous entendions à la maison. Nous écoutions les permissionnaires de passage auxquels une certaine France - celle qui vingt ans plus tard accueillit les Allemands à Vichy - essayait de persuader qu’ils étaient des héros. Ils n’y croyaient pas. Ils ne voulaient pas être des héros. Ils avaient horreur de leur métier de nettoyeurs de tranchées. Je me rappelle encore d’horribles récits qui étaient des récits horrifiés. Chacun d’eux savait que le véritable héroïsme eut été de trouver le moyen de fraterniser pour faire la paix avec le soldat allemand de la tranchée d’en face, qui était comme lui un héros involontaire et honteux.

J’ai atteint l’âge de la réflexion au moment où fut élue la Chambre bleu horizon. Le héros qu’on nous proposa pour modèle fut Pétain et l’homme qu’on désigna à notre mépris fut "l’abject Marty". Je n’ai pas marché. Nous fûmes beaucoup à ne pas marcher, même parmi les petits bourgeois dont j’étais et qui avaient des idées bien confuses sur toutes choses. A la mystification systématique, nous opposâmes une révolte systématique. Un exemple : sur les sept garçons de "ma bande" au Lycée, pas un seul ne fit son service militaire. Il y avait dans ce temps-là toutes sortes de moyens pour échapper aux obligations militaires. Nous ne voulions à aucun prix leur donner aucune possibilité de faire de nous des héros.

Un peu plus tard, ce furent les fascistes, les nazis qui confisquèrent à leur profit l’héroïsme. L’héroïsme fasciste constitua et constitue encore aujourd’hui pour la jeunesse française une tentation qu’il ne faut pas sous-estimer.

Selon le Littré, encore lui, l’éthymologie de héros, latin : heros, du grec : [ ] 3, qui se rattache au sanscrit : vira, qui a par ailleurs donné en latin : vir, l’homme sans virilité, l’homme en tant que mâle.

Il y a dans la notion d’héroïsme, au sens brut du mot une estimation de la virilité, de toutes les puissances viriles, celles qui s’exaltent dans le combat et celles qui s’exaltent dans les corps à corps de l’amour, exaltation qui tente d’autant plus les jeunes gens que les circonstances sociales et économiques du moment les condamnent à une vie médiocre, privée de plaisirs et qui leur paraît sans avenir.

C’est cet aspect-là de l’héroïsme fasciste qui est particulièrement redoutable.

La plupart d’entre nous ignorent le visage réel du fascisme, parce que nous n’en avons connu en France que des aspects honteux, qui se dissimulaient derrière les uniformes de l’occupant. J’ai vu cela de plus près parce que les circonstances de ma vie et de mon métier m’ont amenées à beaucoup voyager, même dans les pays fascistes. Je pourrais vous raconter mille choses, et en même temps je ne peux pas parce que cela me soulève le coeur. Le héros fasciste gifle d’abord la fille qu’il va violer, pour la réduire par l’humiliation, plus encore que par la force ou la peur, puis il va retrouver ses compagnons, il se vante bruyamment de sa virilité et comme il sait mater les juives ou les communistes.

Voilà pourquoi je disais tout à l’heure que je me sentis épouvanté en m’apercevant que je me laissais aller à l’apologie du héros, sans définir précisément, rigoureusement, le contenu de son héroïsme.

Or, nous sommes aujourd’hui, au début de 1952, à un moment où il importe de définir plus précisément que jamais le contenu de l’héroïsme, l’héroïsme des héros des romans ou de cette littérature romancée qui remplit les journaux des hauts faits de faux héros et l’héroïsme du héros dans la vie.

J’étais l’autre jour à Rome. On m’avait conseillé de me faire raser chez Bianci Fiori, le coiffeur des Excellences Via Condotti, à 100 mètres de l’Hôtel d’Angleterre où habitait Lord Byron. On m’avait prévenu que je verrai ce que je verrai. A midi quinze, grande agitation parmi le personnel ; j’entends :

- Les voilà, les voilà.

Les manucures abandonnent les mains arthritiques, les masseurs les bajoues, les coupeurs de cheveux, les calvities. Tout le monde se précipite sur le seuil.

C’est l’heure où Romano Mussolini, le cadet de la famille et le jeune fils du Comte Ciano, réconciliés par-delà des petites querelles qui firent s’entr’tuer leurs pères, descendent côte à côte la Via Condotti pour aller prendre l’apéritif dans le bar voisin de chez Bianci Fiori.

- Comme il est mignon, soupirent les manucures.

Il s’agit du fils de Ciano.

- Comme il a l’air mâle ! se réjouissent les garçons coiffeurs.

Il s’agit du fils de Mussolini.

Et les clients font de joyeuses et joviales plaisanteries sur le lourd corsage de la jeune femme qui l’accompagne. Les romains préfèrent les grosses.

Le même soir, on m’emmena dans une boite de nuit à la mode qui sous un nom viennois offre un aspect typique des cabarets bavarois. Au dessus de ma tête, je remarquais une assiette rustique de bois peint. Il y avait une inscription. Je me haussais pour bien voir. Je lus : "Werghtesgaden". Tous ces jeunes gens de l’élite dorée du MSI, le mouvement néo-fasciste italien était là. Ils buvaient de la bière de Munich et s’empiffraient de saucisses. Tel est le dernier snobisme de la grande société romaine ; on y affecte plus encore la nostalgie du nazisme que celle du fascisme mussolinien.

Romano Mussolini et le jeune Ciano se tenaient un peu à part, en compagnie de leurs grasses petites amies et de la veuve d’un haut dignitaire nazi. A cette table là, on ne parlait qu’allemand.

L’orchestre entama "Lili Marlène" et toute la salle reprit en choeur en allemand.

Le plus surprenant sans doute, pour moi du moins, était le respect emphatique dont on entourait la table des héritiers, celle de Romano Mussolini et du fils Ciano. Les clients qui s’en allaient, ne passaient devant que sur la pointe des pieds et avec des regards timides, ainsi sans doute les Grecs des temps héroïques devant les demi-dieux qu’ils croyaient par hérédité des héros.

Voilà le genre de héros qu’il faut haïr.

En France aussi, on essaie aujourd’hui de ressusciter les demi-dieux du nazisme. Hier, Le Figaro publiait les mémoires de Skorzeny. Aujourd’hui, il publie ceux de Westerling ; c’est un homme dont j’ai beaucoup entendu parler au cours de mon voyage l’an dernier en Indonésie ; un tueur et un boucher qui ne s’imposa à une petite partie de Java par la terreur, que dans la mesure où ses maîtres anglo-saxons lui en fournirent les moyens. Il ose raconter lui-même dans le premier article de sa série du Figaro que réfugié à Singapour auprès des Anglais qu’il avait rappelé une fois besogne faite, il se vanta dans un bar d’être lui-même. Un étudiant indonésien qui se trouvait là ne put se contenir et lui cracha à la figure. Comme j’aime cet étudiant indonésien.

La presse française tout récemment a été remplie des exploits d’un autre tueur qui venait enfin d’être tué comme il l’avait mérité. Je parle de l’adjudant-chef Vandenberghe. Voici en quels termes Le Monde le célèbre :

"Ayant formé en marge des règlements militaires un commando prétorien, le commando des Tigres Noirs, il savait bien que les bureaux désapprouvaient sa technique et qu’en haut-lieu on était pas toujours d’accord sur les moyens qu’il employait, mais quand on parlait de tout cela devant lui, il abattait sur la table son poing massue. "Ce que je fais disait-il, qu’ils le fassent d’abord. La guerre c’est une machine à tuer, n’est-ce pas ? Alors qu’ils me foutent la paix." Il parlait peu et quand il parlait, c’était pour commander. Le commandement, il avait cela dans le sang. C’était un chef. Un chef d’une envergure telle qu’il s’était taillé, à la force du poignard, une place hors série dans la hiérarchie... Alors, la canne d’une main, le colt de l’autre, il parlait dédaigneux de ce qui allait lui arriver..."

Et l’extravagante finale de l’article :

"Si Vandenberghe est mort assassiné, c’est qu’en le poignardant pendant son sommeil, ses adversaires ont voulu reconnaître qu’il était de ceux qu’on ne tue pas vivant."

J’ai été pendant plus d’un an correspondant de guerre et je connais bien ce genre de crâneur. Ils ont en effet de l’intrépidité dans le combat ; c’est une vertu qu’il ne faut pas mépriser ; et l’épreuve du feu est une épreuve sur laquelle on peut parfois juger du coeur d’un homme ; mais je les ai souvent vu, ces poignardeurs d’élite, au lendemain de la bataille, humble jusqu’à la lâcheté, plats et flagorneurs, devant le chef consacré par les honneurs officiels.

J’imagine aisément ce Vandenberghe devant les étoiles d’un général. Il en est du baroudeur comme du maquereau : ce n’est pas seulement sur le champ de bataille ou devant les femmes qu’il faut les voir, mais aussi devant le général ou devant le flic. Ce n’est qu’à ce moment là qu’on jauge exactement leur coeur.

Je viens d’insister un peu longuement sur les faux héros dans la vie et dans le roman, et dans les vies romancées, parce que toute ambiguïté sur ce sujet est particulièrement grave en France dans le moment présent où le fascisme est plus menaçant qu’il ne l’a jamais été, - et aussi parce que cela va nous aider à découvrir pour conclure le vrai contenu du héros de roman.

Je prendrai pour exemple le romancier André Malraux.

Parmi les amis que j’ai, qui combattent aujourd’hui dans le rang des organisations démocratiques, il y en a un certain nombre qui furent amenés naguère aux positions justes qu’ils défendent, en partie par la lecture des premiers romans d’André Malraux et en particulier par La Condition humaine.

Mais Malraux est devenu fasciste, aspirant Goebbels, d’un aspirant dictateur - à la manière sud américaine et il me semble que cet aboutissement était déjà impliqué dans La Condition humaine.

Malraux en effet n’a jamais cru dans l’homme, je veux dire dans la possibilité pour l’homme de triompher de la nature et de lui-même dans la nature et de gagner ainsi le bonheur pour lui et pour les autres. Les héros de Malraux sont foncièrement désespérés.

Quand Malraux peint des personnages qui combattent pour une cause juste, comme certains de ces révolutionnaires chinois ou bien il leur ôte l’intelligence et les réduit ainsi à être des mécanismes aveugles de la révolution, ou bien il ôte la conviction en la justice de la cause qu’ils défendent et en fait des aventuriers, des mercenaires, qui pourraient combattre avec autant d’héroïsme pour la cause adverse.

Malraux n’a jamais cru au bonheur. Malraux n’aime pas le bonheur, ses héros ne combattent pas pour le bonheur - le leur et celui des autres - mais on ne sait pour quelle épreuve gratuite d’eux-mêmes. Ils s’éprouvent pour s’éprouver, ils se vérifient pour se vérifier. Ce sont des héros malheureux. Ce sont de faux héros.

C’est ainsi que Malraux en est venu tout naturellement à choisir pour héros type le Colonel Lawrence.

L’aventure de Lawrence est fort simple. Et il l’a raconté lui-même. Elle se déroule en trois étapes.

1° étape : Lawrence, officier britannique en garnison en Egypte est détaché dans les services spéciaux et envoyé comme agent auprès des tribus arabes. Sa mission est de les encourager par tous les moyens à saboter les arrières de l’armée turque.

2° étape : Pour de multiples raisons, dont les principales semblent d’ordre sexuel, Lawrence se prend d’amour pour la cause des arabes. Il souhaite passionnément leur triomphe. Il arrive, dans la chaleur de la lutte, à s’abstraire si bien de sa mission qu’il l’oublie tout en l’accomplissant.

3° étape : Le réveil est brutal. Le Gouvernement de Sa Majesté s’est servi des Arabes et de Lawrence, mais il n’a aucune intention de tenir les promesses qu’il a fait faire aux Arabes par Lawrence et que Lawrence savait très bien destinées à ne pas être tenues. Mais il s’était obligé pour un instant à l’oublier.

Il proteste. On le rappelle en Angleterre. Il obéit parce qu’il est officier. Il proteste encore. On lui donne l’ordre de se taire et il se tait parce qu’il est officier. Ensuite, il boudera et sera malheureux tout le reste de sa vie sans que son désespoir le pousse pourtant à abandonner complètement l’armée britannique.

Lawrence, dans Les sept piliers de sa sagesse, analyse très lucidement les causes de son malheur. Il est très conscient. Il s’était engagé dans une impasse en voulant être à la fois un agent britannique auprès des peuples arabes et le fidèle défenseur des intérêts des peuples arabes. Cela était contradictoire en soi, il ne pouvait que mal finir.

Mais pour Malraux, le malheur de Lawrence devient le malheur de l’homme. Toute action humaine est nécessairement vouée à l’échec. Malraux prend un homme, l’abstrait de son milieu, des conditions de sa lutte, du moment de l’histoire où elle se déroule. Dès lors, il peut donner une explication métaphysique de son échec et faire de son malheur, le malheur de l’homme.

Les jeunes fascistes d’aujourd’hui qui souhaitent la guerre, les bombardements atomiques, je les ai souvent entendu parler en Italie et en France, qui rêvent d’une apocalypse dans laquelle leur malheur se dissoudra dans le malheur universel, ne procèdent pas autrement.

Faute d’avoir analysé les causes de leur malheur, qui est souvent réel, et peut-être aussi parce que par trop d’arrogance, on ne les a pas aidés à analyser les causes de leur malheur, ils se croient liés à un destin de malheur.

Je suis parfois tenté d’avoir pitié d’eux. Mais je sais trop concrètement à quel ignominie tout cela mène. Cette soirée toute récente dans un cabaret romain, ces vraies visions d’un fascisme encore à demi-clandestin, mais que toutes les puissances officielles du monde atlantique poussent à s’affirmer, pèsent sur moi comme un cauchemar.

Mais concluons sur le roman, puisque c’est en tant que romancier que je vous parle et puisque c’est le héros du roman qui est mon sujet.

Le héros de roman a-t-il été généralement et doit-il être un héros au sens où l’entend la pratique du langage, c’est-à-dire un personnage qui se distingue et qui s’affirme au cours d’une série d’épreuves peu ordinaires ? Je répondrai : Oui. Car sans héros, sans drame, sans épreuves, sans personnage exceptionnel, le roman non seulement perd toute valeur exemplaire, mais aussi lasse, ennuie, fatigue, on l’oublie. Il n’a même pas l’efficacité du plaisir.

Mais le héros du roman d’aujourd’hui doit être strictement défini, exactement situé dans son milieu et dans les circonstances historiques de son action. Il doit être un homme exceptionnel : c’est la loi du genre. Mais il doit être un homme véritable. Il doit être un homme exceptionnellement véritable.

Roger Vailland 4

1. En blanc dans le manuscrit. L’auteur d’Un homme véritable est Boris Poleroï.

2. En blanc dans le manuscrit. Dans les Ecrits intimes, Roger Vailland écrit, à propos du roman de Vassili Ajaïev : "Dans Loin de Moscou qui raconte l’épopée, je dis bien l’épopée, d’un petit groupe de héros animant et métamorphosant une masse d’hommes d’abord inerte et démoralisée, pour poser en pleine guerre et en plein hiver un pipe-line en Sibérie, le problème est exactement posé : deux hommes se trouvent à la tête du même chantier : même âge, même origine, même éducation, même concours de chance et de malchance dans leur carrière, devant la même tâche l’un se montre intrépide, efficient et fier, l’autre mou, désorganisateur et lâche." (Ecrits intimes, Gallimard, 1968, p.444).

3. En blanc dans le manuscrit.

4. NB : Nous n’avons pas pu déterminer où et quand exactement cette conférence a été prononcée.

© 2006–2007 Les Amis de Roger Vailland – Élizabeth Legros et Alain (Georges) Leduc, co-responsables de la rédaction.
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