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Mis en ligne le 02/11/2006
Arthur Rimbaud 1
« L’idée humaine, la figure exemplaire proposée aux hommes, a changé avec les époques. Ce fut autrefois le héros solitaire ou l’homme dans la cité ; ce fut le cosmopolite ou le contemplatif. Aujourd’hui, se présente à nous l’image nouvelle de l’homme total, pressenti par la Renaissance. L’homme antique, l’homme dans la cité, était enserré dans ses limites : οΰδευ αγαυ. Les grands solitaires — les méditatifs, les idéalistes redresseurs de torts, les héros — avaient en eux une trop grande part de désespoir pour exprimer autre chose que l’absence provisoire de solution au problème humain.
L’homme total est un être individuel dont la volonté de vivre s’accorde avec la communauté qui l’environne. Sa vie biologique est élevée au niveau de la lucidité et de
l’esprit. Il est nature, instinct qui trouve dans le social les conditions de son épanouissement. C’est dans la communauté nationale que peut s’ébaucher cet homme nouveau.
[…]
Dans la communauté humaine universelle, l’homme total sera pleinement réalisé. »
Henri Lefebvre 2
Dans Éloge de la politique (1964), Vailland écrivait : « En attendant que revienne le temps de l’action, des actions politiques, une bonne, belle, grande utopie (comme quand nous pensions en 1945 que “l’homme nouveau” serait créé dans les dix années qui allaient suivre ») ce ne serait peut-être déjà pas si mal 3. » En regard : ces quelques lignes du philosophe Henri Lefebvre, réponse passablement ironique à une lettre qui avait évoqué un peu trop naïvement « l’homme nouveau » : « Ô le bel optimisme des années de la Libération ! L’homme ancien disparaissait, l’homme nouveau surgissait à l’heure H de l’histoire, dans sa beauté et son authenticité incontestable ! Qu’est devenue cette belle et naïve image ? Et cette belle et naïve confiance 4 ? » Mais, quelques dizaines de pages plus haut, Lefebvre avait écrit aussi, cette fois sans ironie : « Dans l’enthousiasme de la Libération, on espérait alors changer bientôt la vie, transformer le monde. Plus : la vie était déjà changée ; les peuples s’ébranlaient ; les masses fermentaient. De leur mouvement “affleuraient” des valeurs nouvelles 5. » Ces deux citations sont extraites de l’avant-propos de la seconde édition de Critique de la vie quotidienne. Il était rédigé dans l’hiver 1956-1957. Écrit en 1945, publié en 1947, l’ouvrage Critique de la vie quotidienne, tout comme Drôle de jeu, participait de ce fort courant de pensée qui espérait l’insurrection nationale comme première étape de la révolution socialiste. Les dernières lignes du texte sont éclairantes : « […] la critique de la vie quotidienne – critique et positive – doit frayer la voie du véritable humanisme, celui qui croit en l’humain parce qu’il le connaît 6. » Pas de hasard : les expressions d’« homme nouveau » et d’« homme total » sont présentes dans Drôle de jeu 7 qui, par ailleurs, avait été écrit et pensé comme roman augural, ouvert sur la révolution à venir.
L’ensemble de cette problématique nous paraît devoir être préalablement approchée à travers un cadre conceptuel précis.
1 – Une construction théorique : l’homme total est très largement un concept élaboré par le seul Henri Lefebvre – sur une base étroite : « de très brèves indications de Marx 8 ». Le philosophe expliquait : « […] le dépassement des scissions et contradictions internes de l’humain (séparation du travail intellectuel et manuel, de la ville et de la campagne, du privé et du social) ne se résume pas plus que la Révolution en un acte simple, en un moment décisif et « total ». L’homme total n’est devant nous qu’un horizon au-delà de notre horizon. C’est une limite, une idée, et non pas un fait historique 9. » Autrement dit, l’homme total est l’homme « désaliéné 10 », le couronnement de l’histoire, l’homme de la société communiste. Par opposition, l’homme nouveau est « l’homme de transition, mais en tant qu’il avance vers l’homme total, c’est-à-dire qu’à travers l’aliénation – et peut-être le maximum d’aliénation – l’homme de transition se “désaliène” 11 ». Il est donc l’avant-dernier type humain : l’homme de la société socialiste. Naturellement, on peut apprécier la souplesse et la rigueur de l’agencement conceptuel, du renversement – conservation des figures. Mais ces figures elles-mêmes ne peuvent être définies que négativement : l’homme nouveau par l’homme ancien, l’homme total par l’homme aliéné. Leurs caractérisations, leurs déterminations positives sont minces, sinon inexistantes. En outre, l’homme nouveau comme l’homme total ne sont que des objets partiels, lesquels ne trouvent place que dans une perspective (une histoire à venir, une périodisation) nettement délimitée idéologiquement.
2 – L’insertion de l’expression « homme nouveau » dans le mouvement historique. Pour un homme dont les positions successives ont été celles de Vailland, l’homme nouveau s’ancre dans un double espace. Dada d’abord, et les Manifestes de Tristan Tzara rédigés durant la Première Guerre mondiale : « Voilà un monde chancelant qui fuit, fiancé avec les grelots de la gamme infernale, voilà de l’autre côté : des hommes nouveaux. Rudes, bondissants, chevaucheurs de hoquets 12. » Et encore : « DADA est notre intensité : nous savons sagement […] que nous ne sommes pas libres et crions liberté ; nécessité sévère et sans discipline et crachons sur l’humanité 13. » D’une certaine façon, tout en déplaçant la problématique, lui donnant un contenu presque positif, l’exergue du premier numéro de Révolution surréaliste disait l’essentiel : « Il faut aboutir à une nouvelle déclaration des droits de l’homme. » Mais, pour le Vailland des années 1944-1945, l’expérience soviétique est autrement importante. Il importe d’en dégager nettement deux séquences. Durant la séquence léniniste, l’homme nouveau est pensé en formation. Selon Lénine, « l’ouvrier n’a jamais été séparé de l’ancienne société par une muraille de Chine. Et il a conservé une bonne part de la psychologie traditionnelle de la société capitaliste. Les ouvriers construisent une société nouvelle, sans s’être transformés en hommes nouveaux, débarrassés de la boue du monde ancien ; ils sont encore jusqu’aux genoux plongés là-dedans 14. » Et, de manière plus précise : « Ils [les petits producteurs de marchandises] entourent de tous côtés le prolétariat d’une ambiance petite-bourgeoise, ils l’en pénètrent, ils l’en corrompent, ils suscitent constamment au sein du prolétariat des récidives de défauts propres à la petite-bourgeoisie : manque de caractère, dispersion, individualisme, passage de l’enthousiasme à l’abattement 15. » L’homme nouveau n’émergeait que lentement, péniblement en résolvant les mille et une difficultés – quotidiennes ou dramatiques – de la Révolution ; il ne peut être compris qu’à travers un jeu d’inversion, le retournement des défauts des petits producteurs. Ce que faisait Staline, en 1935, lorsqu’il évoquait la naissance d’« une grande industrie de premier ordre » : « Il fallait donc nous armer de nerfs solides, de fermeté bolchevique et d’une patience tenace, pour venir à bout des premiers insuccès et marcher sans dévier vers le grand but, sans tolérer ni hésitation ni incertitude dans nos rangs 16. » Cependant, l’homme nouveau n’était célébré triomphant que pendant la période des plans quinquennaux, avec l’exaltation de l’udernik, puis du stakhanoviste. Staline : « Observez de près les camarades stakhanovistes. Que sont ces gens ? Ce sont surtout des ouvriers et des ouvrières, jeunes ou d’âge moyen, des gens développés, ferrés sur la technique, qui donnent l’exemple de la précision et de l’attention au travail, qui savent apprécier le facteur temps dans le travail et qui ont appris à compter non seulement par minutes, mais par secondes. La plupart d’entre eux ont passé ce qu’on appelle le minimum technique et continuent de compléter leur instruction technique. Ils sont exempts du conservatisme et de la routine de certains ingénieurs, techniciens et dirigeants d’entreprise ; ils vont hardiment de l’avant, renversent les normes techniques vieillies et en créent de nouvelles plus élevées ; ils apportent des rectifications aux capacités de rendement prévues et aux plans économiques établis par les dirigeants de notre industrie ; ils complètent et corrigent constamment les ingénieurs et techniciens ; souvent ils leur en remontrent et les poussent en avant, car ce sont des hommes qui se sont pleinement rendus maîtres de la technique de leur métier et qui savent tirer de la technique le maximum de ce qu’on peut en tirer 17. » Toute une brigade d’écrivains, d’artistes se mobilisait pour glorifier cette représentation héroïque de l’homme soviétique 18. La victoire sur le nazisme, à défaut de confirmer absolument la vérité de l’image, des discours diffusés par l’URSS sur elle-même, apportait, pour le moins, une forte présomption en faveur d’une vraisemblance 19.
3 – Variations, oscillations d’une problématique – 1944-1945 : elle influençait de très larges groupes au sein de la Résistance française et européenne ; elle ne pouvait manquer de comporter de fortes nuances, des accentuations marquées. Lefebvre semble un témoin privilégié de cette nébuleuse gravitant autour de quelques mots fixes. Par sa position singulière et paradoxale, tout à la fois centrale et marginale. Il avait nommé « l’homme total ». Mais en décalage avec l’appareil du parti. 1932, Les Bâtisseurs de la Russie nouvelle : P. Vaillant-Couturier, qui serait l’un des animateurs du Front populaire, décrit « l’homme nouveau ». Au cours des années 30, Lefebvre méditait, entre autres, le concept d’« homme total » qu’il exposait essentiellement dans Le Matérialisme dialectique 20 (1939). « L’homme nouveau » ne figurait, chez lui, au premier plan que très tardivement : une série d’articles, un reportage sur la Hongrie de 1950 21. Aussi le philosophe pouvait-il justement écrire que, dans Critique de la vie quotidienne, « l’homme nouveau n’était pas entièrement absent. Il n’apparaissait cependant que sous la forme conceptuelle et philosophique de l’homme total 22. » L’avant-propos avait fixé définitivement la terminologie ; il repérait les glissements sémantiques, la contamination des mots (« Il n’était que trop facile de confondre ces termes : homme nouveau, homme communiste, homme socialiste […] 23 »), et expliquait le phénomène par les enjeux idéologiques et politiques qui lui étaient liés, la crédibilité même du communisme incarné dans les partis communistes. Ironie cruelle de l’histoire : « Le dogmatique qui assène d’énormes vérités historiques sait aussi s’ériger en homme historique mondial, contemporain de l’avenir 24. » En fait, l’avant-propos commençait une opération de liquidation ; il se combinait surtout avec La Somme et le Reste (1959). L’avant-propos exécutait « l’homme nouveau » ; La Somme et le Reste examinait « l’homme total » en fonction de ses caractérisations possibles (l’encyclopédisme, le polytechnisme). Fin d’analyse : « Ces expériences [de l’URSS, des pays socialistes] nous ont appris que l’idée de l’homme total est une Idée, sur le plan de la connaissance achevée, ou de l’infini-fini dans la nature 25. » Sa réalisation était remise à… Néanmoins la notion continuait à travailler souterrainement l’œuvre postérieure de Lefebvre : elle fournissait l’aune à laquelle se mesurait l’évolution de l’homme moderne. « Thèses sur la Modernité : La Modernité a deux aspects contradictoires et indissolublement liés. Elle porte à son comble l’aliénation. Aux aliénations anciennes, elle ajoute un supplément de plus en plus lourd : l’aliénation technique. Le monde renversé reste le monde réel. Mais, en même temps, à travers cette aliénation maximale, la désaliénation n’en est que plus urgente et plus pressante. Elle s’accomplit aussi. La Modernité caricature et monnaie la Révolution totale, qui n’a pas eu lieu 26. » Diagnostic, en 1970, sur les deux grandes puissances : « La société américaine montre une image caricaturale et inversée de la société prévue par Marx. La société soviétique en montre le fœtus avorté 27. »
Notre titre (même corrigé par le sous-titre) était une manière d’échapper aux difficultés terminologiques, de contourner une problématique. Il n’allait pas aussi sans une note d’ironie irrespectueuse à l’égard de Vailland : « Les histoires de mutants, de changement qualitatif de la connaissance, etc., sont des conneries très exactement méta-physiques 28. » Mais, parallèlement, Vailland parlait de « métamorphose 29 »… Au fond, nous nous proposons d’examiner, de reconstituer le rêve, mythe, utopie, etc., d’une vie, d’un monde, etc., nouveaux dans l’une de ses composantes fondamentales, le type d’homme, moyen et fin, des sociétés à venir. Naturellement, on peut s’interroger sur la pertinence de la problématique : n’a-t-elle pas historiquement échoué ? Surtout : nul n’est prophète. Marat admettait pour Annie : « Jusqu’à maintenant, ce fut la pauvreté qui conditionna les rapports humains, la lutte pour la possession des rares richesses sélectionnait les maîtres, les vaincus projetaient leurs désirs dans l’au-delà, se rabattaient sur Dieu. L’abondance supprimera la plupart des « problèmes éternels ». Nous ne sommes même pas capables d’imaginer ce que sera l’homme de demain, l’homme qui n’aura pas connu la pauvreté […] 30. » Marat ne mettait pas en doute que cet homme-là serait, parlant de « l’homme de l’abondance 31 ». Mieux (ou pire, selon l’idéologie de chacun) : cette conviction informait l’ensemble de l’œuvre de Vailland (et d’autres) ; elle conférait un statut singulier à sa production romanesque. En outre, le futur romancier avait abordé la question politique tangentiellement : ni par une pratique militante, ni par une spéculation intellectuelle, mais à travers un travail de journaliste, et les spécificités qui lui sont inhérentes. Cette double originalité méritait qu’on s’y intéressât, d’autant qu’elle recoupait et partageait la grande espérance d’un siècle.
Nous diviserons notre étude en trois parties :
1 – Topiques, imaginaire : la production du mythe ;
2 – Théorie, société : la production romanesque ;
3 – Nostalgie, espérance d’un vieil homme seul : La Truite 32.
« […] ces mythes qui sont liés à la première éducation, et dont le souvenir éveille toujours quelque écho, parce que c’est avec leur aide qu’on a commencé à penser. »
Roger Vailland 33
Roger Vailland au tournant des années 30 ? Deux fragments de lettres nous permettent sinon de le comprendre finement, du moins d’en dessiner une ébauche à grands traits essentiels.
Lettre à sa sœur, 1928 :
« […] Georges Omer. Un joli nom ! Ne me faut-il pas deux noms à moi qui mène une étonnante vie en partie double, tantôt avec des surréalistes et les métaphysiciens du Grand Jeu – tantôt avec les plus tristes imbéciles fripouilles du monde. […]
— Je vous présente M. Georges Omer.
— Je vous présente M. Roger Vailland.
Ça a la même figure mais ça ne se ressemble pas. […]
Roger Vailland qui s’appelle aussi François est d’ordinaire revêtu d’une blouse unie et lit la Bhagavad-Gita. Il a peu d’esprit pratique mais Georges Omer en a beaucoup.
[…] comment ces deux personnages peuvent-ils bien être en bons termes ? […] Il est vrai que Georges Omer entretient Roger Vailland […]. Mais au fond ils se détestent 34. »
Lettre à son père, novembre 32 :
« J’ai d’ailleurs l’impression que tout ce que je fais ne compte pas encore tout à fait « pour de vrai » ; que j’achève seulement mon éducation. Je lis plus que jamais […]. Les relations renouvelées, les voyages sont une nouvelle instruction. Trois ans en URSS me paraissent devoir être très enrichissant. Il faudrait ensuite un séjour aux États-Unis. Et je serai à trente ans un homme assez cultivé par rapport à mon époque.
L’idéal de Goethe ! (mais il manquera encore l’aspect scientifique) 35. »
Dans le paragraphe suivant de la lettre, Vailland expliquait que « cet effort de tout développer » (souligné par Vailland) correspondait à un « amour de la plénitude ». Qu’il nous soit permis d’adjoindre à ces deux fragments un troisième, rétrospectif, extrait d’une première version de 325 000 francs (donc de 1955).
« J’ai longtemps été fasciné par le double aspect de la vie des saigneurs de caoutchouc de l’Amazone, des chercheurs d’or des prairies western, des légionnaires : des mois de travail exténuant et d’austérité et le trésor amassé dépensé d’un seul coup, en quelques nuits, pour l’alcool et les filles. C’est l’époque où la jeune littérature lisait Rimbaud. Dans le même temps, nous lisions avec exaltation l’Appel du Centurion, nous aurions fait de bons soldats d’Afrique si on n’avait déjà pris parti dans notre cœur pour les Arabes contre les conquérants français. Notre révolte contre la bourgeoisie dont nous étions issus se manifesta d’abord par le refus de vivre en complet veston 36. »
Vailland définissait aussi un point de fuite, un possible individuel toujours disponible : le grand départ rimbaldien dont il avait esquissé la réalisation, partant comme grand reporter en Abyssinie. Cette tentation obéissait à la même logique que cette autre, évoquée plaisamment dans Drôle de jeu, par une longue « onomatopée », « pou qui peut poum ! n’est plus pou 37 » – soit le modèle Vaché, le suicide. Ces solutions extrêmes, intellectuellement envisagées avec sérieux, avaient au moins le mérite de permettre à deux personnalités antagonistes de continuer à coexister à l’intérieur d’un même individu.
Rêvant la vie des aventuriers, Vailland empruntait un schéma durkheimien. Il avait lu et assimilé très tôt (en classe de philosophie) Les Formes élémentaires de la vie religieuse 38. Dans une lettre, en date du 31 mars 1926, à ses phrères, il maniait à la façon simpliste la notion de corrobori : « Les corrobori sont des réunions mystiques des différents clans des tribus ; ils s’y livrent à différents rites simplistes ; à la fin ils gisent en grappe, le corps raidi d’extase ; c’est pendant ces corrobori que s’accumule en eux la « mana », sorte de force, d’essence mystique, que symbolisent les totems (BUBU notre totem), qui leur permet de vivre la vie quotidienne, comme la nôtre oh ! combien plate, du reste du temps, dispersés complètement, en chasse et en pêche 39. » Ce schéma s’imposa quant à la description des sociétés primitives ou pré-capitalistes. Selon Caillois, « à la vie régulière, occupée aux travaux quotidiens, paisible, prise dans un système d’interdits, toute de précautions, où la maxime quieta non movere maintient l’ordre du monde, s’oppose l’effervescence de la fête 40 ». Mais le jeune Vailland était un homme des années 20 du XXe siècle, passablement individualiste : il adoptait un schéma général, pour le subvertir. Ainsi la fête perdait-elle son caractère d’impératif social ; elle était celle d’un individu ou de quelques complices. Elle prenait place dans des tripots, bordels ou autres lieux qui ne sont pas immédiatement publics. Ses dates étaient aléatoires : elles n’étaient soumises à aucun calendrier, sans « époques fixes » ; les fêtes intervenaient, la paye touchée. Par le côté potlatch qu’elle impliquait, la fête archaïque participait à la formation ou au statu quo d’une hiérarchie sociale. Vailland ne retenait de la fête que le seul principe de dépense, dont il retournait le sens. La dépense ne pouvait être qu’à pure perte, sinon le plaisir d’une consommation outrancière, étroitement limitée, dans le temps, à l’instant même de la consommation. Cette dilapidation valait comme provocation : elle traduisait le refus, le mépris des valeurs les mieux établies (l’argent, l’accumulation sur le long terme, c’est-à-dire, tout à la fois, la modération et la propriété). En fait, dépenses et lourd labeur s’articulent au plus près, forment couple lié par un double paroxysme. La fête, par définition, constitue un paroxysme, mais aussi le travail élu par l’aventurier : il est travail de casse-cou et de têtes brûlées, de bagnards et de convicts, le travail le plus dur, un travail à hauts risques. Il n’est pas rare que la concession d’un orpailleur (par exemple) soit attaquée, ou le produit de son travail volé, si bien que le chercheur d’or, s’il est sage, a près de lui une arme, si possible à feu. Le travailleur se double, presque nécessairement d’un homme de main (et la référence au légionnaire ne saurait passer pour fortuite). L’extrême difficulté d’un travail dont personne ne voudrait vient donc renforcer l’éclat scandaleux de la dépense. Par là même, l’aventurier (ce « moi idéal » ?) affirmait sa non-appartenance à la classe bourgeoise, sa différence – et sa rupture comme un défi.
D’une façon plus large, ces lignes biffées de 325 000 francs ne pouvaient être réellement comprises par les critiques qu’après la découverte et la publication des articles donnés à Présent, et de Cortès. Ces derniers textes nous permettent de mesurer l’étendue d’un imaginaire quasi souterrain qui ne faisait qu’affleurer dans les romans. Dans Un jeune homme seul, Eugène-Marie Favart, qui avait récité Rimbaud à son père – « Le mieux est de quitter bien vite ce continent pourri […] 41 » – notait dans son journal intime en date du 30 mai 1923 – point 5 : « Préparer l’École coloniale. Aller en Afrique 42. » Milan expliquait à Louvet : « J’aimerais construire des routes dans le désert [c’est nous qui soulignons], passer six mois à casser des cailloux et dépenser ma solde en deux jours, à me saouler avec des filles 43. » Dans Présent, en 1941-1942, Vailland interprétait la guerre comme retour à un chaos originel ; il accordait un sens littéral à l’expression rimbaldienne « déplacements de races et de continents 44 », chaque aventure n’était plus alors qu’un cas particulier d’un mouvement plus général. Le 4 mars 1942, l’auteur évoquait « les saigneurs d’hévéas » : « À la fin de la saison, les “saigneurs d’hévéas”, qui descendent de la forêt avec leur paie ne résistent pas à l’appel des “villes chaudes” semées le long des confluents de l’Amazone. Fille, et tripots dévorent en quelques nuits le fruit de neuf mois de travail hallucinant 45. » Le 14 janvier 1942, Vailland avait ébauché une présentation de l’Australie. De son histoire, il retenait essentiellement les vagues de migrations : « […] “broussards” qui descendent des “têtes brûlées” qui ont fui l’Europe pour échapper à ses contraintes, chercheurs d’or, flibustiers, déportés, bagnards évadés 46 ». Aussi les « événements qui se sont déroulés dans [l’] île depuis sa découverte relèvent[-ils] plutôt du roman d’aventures ou même du roman policier que de ce qu’on est convenu d’appeler l’histoire : révoltes des déportés qui furent à partir de 1788 les premiers colons, rixes des chercheurs d’or qui les suivirent autour des trois grands rushes de 1831, 1870, 1892 […] 47 ». De ces vies aventureuses, Rimbaud, dans Une saison en enfer, avait fixé les images les plus prenantes, les plus fortes. Celle du corps souffrant : « Je me revois la peau rongée par la boue et la peste, des vers plein les cheveux et les aisselles et encore de plus gros vers dans le cœur, étendu parmi les inconnus sans âge, sans sentiment… J’aurais pu y mourir… L’affreuse évocation 48 ! » Celle du corps glorieux : « Je reviendrai, avec des membres de fer, la peau sombre, l’œil furieux : sur mon masque, on me jugera d’une race forte. J’aurai de l’or : je serai oisif et brutal. Les femmes soignent ces féroces infirmes retour des pays chauds. Je serai mêlé aux affaires politiques. Sauvé 49. » Pour toute une génération, Jacques Vaché, la plus haute autorité morale du surréalisme, avait légitimé, dans l’une de ses lettres de guerre, un mode de vie rêvé : « Je serai aussi trappeur, ou voleur, ou chercheur, ou chasseur, ou mineur – ou sondeur. Bar de l’Arizona (Whisky – Gin and mixed ?) et belles forêts exploitables, et vous savez ces belles culottes de cheval à pis. Tolet mitrailleuse, avec étant bien rasé, et de si belles mains à solitaire. Tout ça finira par un incendie, je vous dis, ou dans un salon, richesse faite – Well 50. » Avec une admirable concision, Rimbaud et Vaché avaient condensé, magnifié « tout ce bel univers qu’on s’est créé jeune, par les lectures, les tableaux et les rêves 51 ». Ils nous renvoyaient à la Bibliothèque d’éducation et de récréation dont, à son tour, Vailland reprenait les éléments. Le genre journalistique s’accordait pleinement avec un usage intelligent des lieux communs, des topoi : n’est-il pas présentation du nouveau avec un matériel ancien ? Or, quels clichés sont mieux assimilés que ceux issus des lectures fiévreuses de l’enfance ? En fait, la circulation des images, le jeu de leurs variantes à travers diverses strates textuelles avait créé, puis finalement imposé le mythe. Lequel est pleinement à l’œuvre dans l’article du 4 février 1942, « La guerre regarde vers le pôle Nord ».
1942 : le pôle Nord devenait le centre géographique des stratégies de guerre. Ce constat fait (mais peut-être n’était-il qu’un prétexte), Vailland développait l’histoire de la conquête du pôle : thème éminemment vernien que Vailland abordait sur un autre registre. Mais… l’article citait Peary, le vainqueur du pôle 52 : « […] je ne pouvais plus me considérer que comme un instrument à gagner le Pôle ». De même… Hatteras, le conquérant de Jules Verne, « vivait avec une seule idée ; elle se résumait en trois mots : le pôle Nord 53 » (p. 545) ; « parvenir au pôle, c’était le but de sa vie » (p. 464) ; « il se sentait attiré avec une insurmontable puissance, comme l’aiguille aimantée au pôle magnétique » (p. 758). L’obsession du héros de fiction, sa « folie polaire » (p. 807), avait modelé (tout au moins au niveau du récit) le héros historique. Vailland ne pouvait pas ne pas avoir été sensible à cette anticipation de l’imaginaire ; il prenait aussi ses distances. Contrepoint : le commentaire désabusé, le pôle atteint, d’un accompagnateur esquimau : « Ce n’est donc que cela […], nous n’avons plus qu’à rentrer » ; il avait perçu cette évidence, que rien – dans la « plaine blanche, coupée de chenaux abrupts, bosselée de blocs de glace, moutonn[ant] à l’infini 54 » – ne distinguait particulièrement ce point où se croisent les longitudes. Autrement dit, la conquête était vaine. L’espace, même prestigieux, même mythique, ne formait qu’un arrière-plan, un environnement inhumain, riche d’obstacles, provoquant la prouesse – le cadre de l’exploit.
Vailland s’intéressait prioritairement aux protagonistes. Il s’attardait sur Nansen, l’un des successeurs immédiats de Peary. Il importe de citer :
« Andrée était parti pour le Pôle en complet veston et faux-col dur à coin cassé avec, par-dessus, un manteau en peau d’ours comme en portaient les chauffeurs aux premiers temps de l’automobile.
« Peary déjà avait deviné que c’était en imitant l’Esquimau que l’Européen parviendrait le mieux à affronter le froid boréal […].
« Nansen est géographe, physicien, météorologue, astronome, il est diplômé des universités scandinaves, possède une bonne culture philosophique, est doué d’une grande sensibilité à la poésie. Mais c’est aussi un excellent skieur, un tireur de tout premier ordre, un bon nageur, enfin un garçon robuste qui a des muscles et qui sait s’en servir. Adroit au surplus, il est capable de planter un clou, de coudre une peau d’ours et de réparer un kayak […].
« Jusqu’à Nansen on avait choisi un peu au hasard les navires destinés aux explorations polaires. Nansen fit construire son Fram, quille arrondie, spécialement pour résister à la pression des glaces. Les provisions emportées, les vêtements des hommes, la forme et le poids de leurs chaussures, tout fut calculé avec précision en vue de la performance à accomplir. L’expédition Nansen marque le début de l’équipement sportif, de l’application d’une technique précise à un effort physique exceptionnel 55. »
Dans la conquête des déserts glaciaires, le monomaniaque avait laissé place à un individu équilibré et complet, capable de mener une réflexion systématique sur l’adaptation de l’homme à un milieu naturel hostile. Si, selon la présentation des types de conquérants donnés par Vailland, Peary pouvait être assimilé à Hatteras, Nansen peut être compris à travers Nemo.
Nul n’ignore la fable. Nemo recueille trois naufragés, membres d’un navire qui chasse le « monstre » (cf. pp. 12, 13, 16…) sur toutes les mers du globe. Dès lors, deux groupes cohabitent dans le Nautilus : Nemo et ses compagnons ; les rescapés. Du point de vue de l’intrigue, ceux-ci sont réduits à la portion congrue : dans certaines circonstances graves (l’attaque des poulpes, le blocage du Nautilus dans les glaces…) ils ont un rôle adjuvants ; sans doute désirent-ils s’échapper mais, contraints par leur situation, ils ont peu de chances de le faire, et cette volonté ne modifie en rien le cours des événements. Ils se contentent d’être témoins, ce qui fonde le récit, c’est-à-dire motive la narration d’Aronnax (après leur fuite), tout en lui imposant ses limites : nous n’apprendrons jamais, dans Vingt mille lieues sous les mers, qui est Nemo, qui sont ses compagnons, etc. Le type même du récit contribue à l’aspect énigmatique, fascinant, du personnage principal. Tout ceci est évident. Mais il est une troisième fonction, moins explorée, du groupe des naufragés. Ils fixent l’exacte mesure d’une évaluation.
Chacun des naufragés – Ned Land, Conseil et Aronnax – incarne une qualité socialement reconnue. Ned Land est « le roi des harponneurs », « d’une habileté de main peu commune » (p. 28) ; tueur de monstres marins, il conservait intacts l’instinct et le geste du chasseur primitif ; il est une sorte de survivance. Domestique, « flegmatique », « adroit de ses mains, apte à tout service » (p. 23), Conseil se signale par son dévouement absolu : toujours prêt à suivre « comme il plaira à monsieur » (p. 24), même dans les entreprises les plus périlleuses (« Si monsieur affronte les requins […] je ne vois pas pourquoi son fidèle serviteur ne les affronterait pas » – p. 200). En outre, il est bon camarade : il s’entend parfaitement avec Ned Land (cf. p. 100). Aronnax avait écrit Les Mystères des grands fonds sous-marins ; médecin, éminent spécialiste d’histoire naturelle, il professe au Museum de Paris ; « [il avait] poussé [son] œuvre aussi loin que le [lui] permettait la science terrestre » (p. 70). Il s’avère doté d’une vaste formation scientifique puisqu’il est capable de poser les bonnes questions de manière à permettre au capitaine Nemo d’enchaîner ses explications à propos, par exemple, du Nautilus (cf. pp. 81 et suivantes). Or, ces trois qualités que symbolisent les rescapés – cœur (le dévouement), courage et vigueur du corps, savoir –, Nemo les réunit en sa seule personne ; bien plus, bien mieux : il pousse chacune d’elles à un niveau supérieur. Il est un amateur éclairé d’art (cf. p. 76), un musicien au goût sûr (cf. p. 77), un pianiste tout à fait convenable (cf. pp. 52, 78, 277 et 375). En fait, sa culture est véritablement encyclopédique comme en témoigne sa bibliothèque : « douze mille volumes », « livres de science, de morale et de littérature, écrits en toutes langues », « les chefs-d’œuvre des maîtres anciens et modernes, c’est-à-dire tout ce que l’humanité a produit de plus beau dans l’histoire, la poésie, le roman et la science » ; celle-ci est particulièrement présente : « livres de mécanique, de balistique, d’hydrographie, de météorologie, de géographie, de géologie, etc. » – et, naturellement, les ouvrages d’histoire naturelle, dont celui d’Aronnax (p. 75). Rien comme le maniement de ce livre ne permet de cerner la relation de Nemo et Aronnax : régulièrement « feuilleté », il « était couvert de notes en marge, qui contredisaient parfois mes théories et mes systèmes. Mais le capitaine se contentait d’épurer ainsi mon travail […] » (pp. 276-277). Il est un professeur attentif qui avait prévenu : « vous ne savez pas tout, vous n’avez pas tout vu » (p. 70). La visite du Nautilus, de la chambre des machines suffit à vérifier le génie de concepteur de Nemo : il maîtrisait infiniment mieux que tout autre savant ou ingénieur de son temps les lois de la mécanique et de l’électricité (cf. pp. 81 et suivantes). Une sortie, une chasse, permet à Aronnax d’expérimenter l’excellence des dispositifs mis à sa disposition : prolongeant, perfectionnant les plus récentes découvertes, Nemo avait adapté l’homme au monde sous-marin : scaphandre, réservoir d’air transportable, lampe électrique assuraient, dans l’eau, une forme évidente d’aisance – et le fusil à vent, les balles électriques le ravitaillement éventuellement nécessaire (cf. pp. 109 et suivantes). Mais des hasards de rencontre condamnent parfois Nemo à combattre « au corps à corps » (p. 345) les pires adversaires – le requin à l’arme blanche (cf. pp. 207 et suivantes), les poulpes géants à la hache (cf. pp. 346 et suivantes). En ces circonstances – et d’autres –, il sait montrer une « audace sans pareille » (p. 209), une audace allant « jusqu’à la témérité » (p. 298). Sa vigueur n’est pas en reste : que Ned Land déploie un mouchoir blanc en direction d’un navire « ennemi », immédiatement, il est « terrassé par une main de fer, malgré sa force prodigieuse » (p. 366) : Nemo le rappelait à sa règle. Enfin, la communauté de Nemo est plus large que celle de Conseil : elle est double : celle des siens, de ses compagnons du Nautilus ; celle des opprimés (cf. pp. 209, 255, 367). À celle-ci il manifestait sa solidarité en lui abandonnant quantité d’or dérobé aux épaves de l’Atlantique (cf. pp. 235 et 255) ; ou encore il n’hésitait pas à risquer sa vie pour sauver un Indien menacé par un requin, et Aronnax évoquait « son dévouement » (p. 209). Le lien de fraternité absolue qui unit Nemo et les siens n’apparaît vraiment qu’à l’occasion de la mort de deux d’entre eux. La douleur immédiate semble avoir été grande après le premier décès (« main crispée », « larmes », « sanglot » mal comprimé – cf. pp. 175 et 179), mais le rite des funérailles avait apaisé la souffrance. Il ne peut jouer ce rôle après la seconde disparition, le compagnon enlevé et dévoré par le poulpe : Nemo s’enferme dans la solitude, un état de « taciturnité » (p. 352). Pour les trois rescapés, Nemo est un « maître homme » (pp. 230 et 331) ; à ses heures de lyrisme, Aronnax osait « le génie des mers » (pp. 259 et 375) : ils avaient reconnu en lui un « idéal du moi ». Sur son lit de mort, le capitaine avouera à Cyrus Smith – dans L’Île mystérieuse donc – qu’il avait reçu « une éducation complète 56 ». Nemo est une figure achevée de l’homme accompli ; il représente une forme de l’homme total. En ce sens aussi, il ne pouvait être que personne.
Plus prudent, peut-être nous serions-nous contenté de rapprocher Nansen de cet autre explorateur, Sven Hedin, dont Vailland parlait dans Suède 40 57. Il le présentait ainsi : « Sven Hedin est ce qu’on appelle, en France, une “tête brûlée”. Quand il était jeune, il fut maintes fois follement courageux. Souvent extravagant, il eut parfois des éclairs de génie. Médiocre penseur, ce fut un grand explorateur et c’est un bon ethnographe. En tout cas, une bien curieuse figure » (p. 46). Vailland retenait plus particulièrement des éléments biographiques de cette jeunesse : « Déguisé en pèlerin, il fut le premier explorateur européen qui pénétra dans Lassa [sic ?], capitale du Thibet. Il avait auparavant traversé à pied et tout seul le désert du Gobi. » Il assurait : « Je ne pense pas voir sur une carte une place blanche avec la mention “non exploré” sans avoir envie d’y aller » (p. 47). En fait, tout au moins avant qu’il ne provoquât la Suède et la communauté savante internationale par ses éloges de la brutalité de l’Allemagne wilhemienne, et surtout, plus tard, qu’il ne se proclamât ami et admirateur d’Hitler, « 100% national-socialiste » (p. 46), Sven Hedin s’était conformé à un cursus classique : démon de l’inconnu, découvertes, récits de voyage… « anobli par le Roi et nommé président de l’Académie des sciences de Stockholm » (p. 47). Vailland aurait pu conclure ce récit ébauché d’une vie par ces lignes : « Sven Hedin est […] un de ces intellectuels pourvus de muscles qui se plaisent à affirmer la supériorité du muscle sur l’intelligence » (p. 48). Définition révélatrice de la méfiance (ou défiance) – toute fasciste – qu’elle traduit à l’égard de l’intelligence. Dans son exposé, Vailland taisait tout arrière-plan culturel, tout apprentissage intellectuel à partir desquels s’était déployé le désir de partir. Au commencement donc était l’aventure. Sven Hedin restait fidèle à la tradition de sa profession : il allait « à pied tout seul », ne disposant que de son corps et d’« un instinct qui sait s’en servir 58 ». À travers l’exploit solitaire, il manifestait sa supériorité virile ; il la célébrait dans le récit de voyage dont il attendait la reconnaissance institutionnelle. L’intelligence n’intervenait qu’après coup, dans le compte rendu, par l’écriture, de l’expérience. À l’opposé, Nansen nous est donné comme un uomo di alta cultura 59, un connaisseur de la poésie et de la philosophie, un praticien des sciences. Chez lui, l’intelligence est réellement fondatrice. Il sait : il sait se servir de son corps, il sait aussi utiliser, modifier, créer un outil, cet « organe artificiel qui prolonge l’organisme naturel 60 » et susceptible de multiplier sinon la puissance (en l’occurrence), du moins son efficacité. Il avait observé, adopté, adapté les gestes, les techniques de ceux qui s’étaient rendus maîtres de son terrain, les Esquimaux. L’intellectuel Nansen était aussi, tout à la fois, un ouvrier, un technicien, un ingénieur : en ce sens, un émule de Nemo – non pas l’égal de Nemo, prototype idéal, mais une façon de copie. De cette manière de faire résultait « un hymne à la joie », « le journal de son prodigieux voyage » [de Nansen] – « joie de l’homme qui découvre dans l’effort et la lutte les prodigieuses possibilités de son corps 61 ». La notion de joie doit être ici comprise d’après Spinoza : « Le passage de l’homme d’une moindre à une plus grande perfection 62. »
Cependant, envisagé du point de vue des mythes et d’un point de vue vernien, l’entre-deux-guerres serait à examiner plutôt du côté de Robur le Conquérant, de l’aviation.
Dès sa naissance, l’aviation était placée sous le signe du spectacle, de la prouesse. Les journaux assuraient une couverture médiatique d’autant plus grande que les grands quotidiens parisiens patronnaient eux-mêmes d’importantes compétitions aériennes : Le Petit Parisien, Paris-Madrid, Le Petit Journal, Paris-Londres ; Le Journal organisait un circuit européen. L’Illustration proposait une chronique régulière intitulée « La conquête de l’air ». En 1909, la grande semaine de l’aviation réunissait à Reims plus d’un million de personnes… À la fin des années 20, la ferveur restait intacte ; un large public se passionnait pour les « grands raids », encore vus comme « la grande aventure ». Une première flattait la fierté nationale. Le khâgneux Vailland le constatait en mai 27 : » On n’entend parler partout, dans la rue, dans le métro, que de Nungesser. Il paraît que lundi vers minuit, les boulevards étaient presque aussi bouleversés que le jour de l’armistice. Les kiosques des journaux sont pris d’assaut toute la journée : les éditions spéciales se multiplient ; les gens qui ne se connaissent pas s’abordent et émettent de longues hypothèses. Lundi soir quand on les a cru arrivés, la foule chantait La Marseillaise dans les cafés. Je n’avais encore jamais vu ça 63 ! » Le 27 mai, Vailland voyait l’avion de Lindbergh « qui a fait plusieurs fois le tour de la tour Eiffel 64 ». Un an plus tard, fin août 28, Vailland était au Bourget, en tandem avec Lazareff ; il écrivait à ses parents : « […] je viens de passer plusieurs nuits au Bourget, à regarder les aviateurs qui essayent vainement de s’envoler pour la traversée de l’Atlantique. C’est d’ailleurs un spectacle très émouvant 65. » Dans ce premier grand reportage, le jeune journaliste s’intéressait plus particulièrement au départ de Couduret – aux dernières heures avant le décollage. Si le chroniqueur se montrait sensible aux caractéristiques de l’appareil, l’article retenait essentiellement une atmosphère : les va-et-vient (des techniciens, des badauds, des journalistes et photographes, des officiels) ; les ultimes vérifications ; la crainte du vent violent ; les paroles de confiance et d’espoir des aviateurs… L’avion capotait ; ses occupants étaient indemnes : Lazareff s’était réservé le récit de l’accident 66. Il s’agissait des derniers éclats de la légende : le ciel était pratiquement conquis. Les pionniers laissaient place aux pilotes réguliers. Les lignes étaient progressivement instaurées.
Auparavant, au cours de la guerre 14-18, les combats aériens avaient frappé l’imagination des soldats-terrassiers ; largement répercutés dans les journaux à longueur de colonnes, ils composaient une sorte de fresque historique dans laquelle un Jean Herbillon rêve de s’insérer. La légende était déjà là pour l’accueillir, enveloppant ces guerriers modernes d’une « splendeur d’archange […], tout ce qu’il avait lu sur les aviateurs, toute la gloire dont son attente les avait nimbés, il le disposait autour de son front en une couronne d’orgueil 67 ». Le 11 septembre 28, Vailland rendait hommage à Guynemer. Incipit du bref article : « Hier, le 10 septembre 1928. C’est le onzième anniversaire de la mort de Guynemer. Un soir, dans les Flandres, au cours d’un combat avec un biplan, le jeune pilote a disparu. Comme un héros de légende, il s’est évanoui, frappé on ne sait par qui » : la mort-apothéose. Le papier s’appuyait sur trois témoignages : le premier évoquait « le dernier vol » du « capitaine toujours victorieux » ; le second évoquait sa première victoire ; Pelletier d’Oisy le montrait dans sa gloire, entouré de femmes énamourées, et seulement soucieux du bon mécanisme de son arme 68… Vailland n’était en rien nationaliste ou chauvin. Le 30 décembre 28, il rendait compte d’une réception de « l’as allemand Udet » par ses pairs français. L’assistance était séduite par « la gentillesse et la cordialité d’Udet », lui-même séduit par Paris et… les Parisiennes. « Chacun affirma, le sourire aux lèvres, sa volonté de paix et d’amitié 69 »… L’armistice du 11 novembre 18 avait libéré une cohorte de demi-soldes ou de sans-solde, prêts à toutes les acrobaties, les excentricités dans le seul exercice qu’ils maîtrisassent, le pilotage. Courses, meetings, salons, exhibitions avaient trouvé leurs hommes. Le grand écran, sur lequel (au moins aux États-Unis), en 1927, triomphent les « as » de l’aviation, fait d’eux des cascadeurs, largement rémunérés. Dans l’un de ses « récits prestigieux 70 » donnés à Paris-Soir, « L’héroïque club des Buzzards 71 », Vailland cernait ces cascadeurs du ciel d’abord à travers l’analyse sémantique de l’adjectif anglo-américain tough : « On pourrait dire des « têtes brûlées » ou des « casse-cou », mais ce ne serait pas tout à fait exact. Les toughs sont souvent incultes, mais ce sont quelquefois des intellectuels. Ils se refusent à tout travail régulier, mais ils gagnent quelquefois beaucoup d’argent ; ils ne le gardent jamais. Ce ne sont pas des bandits parce que les bandits font bande et qu’ils sont essentiellement individualistes. Ce sont des vagabonds, mais il leur arrive de rouler en Rolls. Ils ne craignent rien, mais, avec ceux qu’ils aiment, ils sont doux et naïfs comme des enfants. Ce sont des enfants terribles. Ce que vous appelez l’âge ingrat, chez eux, dure toute la vie ; une vie qui n’est jamais bien longue. Au pays des robots, dans l’Amérique mécanisée, les toughs sont la dernière incarnation de la liberté. » Mais le club des Buzzards a ses particularités : il est un club fermé, associant huit individus liés par une charte de trois articles. Retenons : « Article premier : Je m’engage à mourir dans ma carlingue » ; « Article troisième : Je vivrai bien et je ferai le bien. » Vailland commentait : « Bien des philosophes ont passé leur vie à se demander ce que c’était que de vivre bien et de faire le bien. Mais pour les buzzards c’était tout simple : c’était aimer passionnément la vie, mais être toujours prêt à la mort ; aimer passionnément le plaisir, mais risquer chaque jour de se faire casser les os ; aimer passionnément l’amour, mais être toujours prêt à abandonner l’objet aimé pour quelque exploit follement dangereux et, au demeurant, complètement inutile ; gagner beaucoup d’argent, car l’argent est la condition de la liberté, mais le gaspiller avec la plus parfaite insouciance et en faisant plaisir à tous ceux qui vous entourent. » Tout au moins en apparence, ces drilles joyeux et mortifères sont des émules des « têtes brûlées », des « casse-cou », des « fous… magnifiques » (« magnifiques, mais dangereux »), de ces jeunes gens kesseliens « qui aiment la vie […], la vraie, l’aventureuse, la sincère, qui l’aiment et qui s’en moquent et qui sont plus forts qu’elle à la fois », s’abandonnant à « une onde toute généreuse de jeunesse, de démence, et d’instinct meilleur que la raison 72 ». Mais « L’héroïque club des Buzzards » ne peut être lu comme une réécriture (ou un digest) des Enfants de la chance 73 que jusqu’à un certain point. Révélateur : ce mot de chance, si fréquent chez Kessel, est totalement absent dans le texte de Vailland. Dans le roman, la chance se manifestait à deux reprises comme miracle : Le Droz et ses acolytes récupèrent in extremis un billet de loterie nationale qui leur permet d’éponger des dettes venues à échéance ; l’intervention d’un ministre précipite leur accession à une vie régulière, bourgeoise. Les enfants de la chance sont un roman de passage, d’un apprentissage négatif (peut-être fascinant) au cours d’une saison tumultueuse, mais susceptible d’être retourné positivement. Corrélativement, la chance qui dénoue heureusement une vertigineuse course à l’abîme s’avérait fort prosaïque. Par opposition, pratiquant, probablement pour certains sans une conscience claire, une forme d’humour, c’est-à-dire ayant « le sens théâtral de l’inutilité totale de tout 74 », envisageant le temps comme une succession d’instants (si possible glorieux), refusant de le voir comme une durée qui pourrait porter avec elle un sens, les sociétaires du club des Buzzards se révélaient des jusqu’au-boutistes d’une éthique donjuanesque. En 1936, « des huit buzzards, deux seulement sont encore vivants : Charles Stoffler, l’homme qui rit toujours, et Dick Grace, leur chef […]. La mort se refuse à [le] prendre […]. En 1930, il avait brisé trente appareils sous lui ; il en a, depuis, détruit une bonne centaine d’autres » ; « il y a deux cents os dans le corps humain : Dick Grace s’en est cassé soixante-neuf […] ». Dick Grace est le véritable héros de la courte nouvelle : il concentrait en sa seule personne la caractéristique dominante de chacun de ses compagnons : ainsi possédait-il courage et maîtrise du corps, connaissances de l’intellectuel, mais aussi les vertus de la sociabilité. Beau et beau parleur, aimant rire et amateur des bars et de la nuit, Dick Grace était infiniment séduisant. « Le cou cassé, maintenu dans un carcan, on le rencontre maintenant dans les bars élégants de New York, souriant, spirituel, léger et impérieux, toujours plus amoureux et dédaigneux de la vie » : un souverain, un homme totalement accompli. D’autant plus que « Dick Grace joignait, à toutes ses qualités, celle d’être un bon commerçant. Le club des Buzzards, en même temps qu’une association de suicidés, était une sorte de syndicat qui, en supprimant la concurrence, maintenait à un taux élevé le salaire des “casse-cou” professionnels. » Dans le cadre d’une division du travail poussée à l’extrême, les Buzzards avaient su trouver un créneau, là où se croisaient les industries les plus modernes, les plus performantes, l’industrie cinématographique et celle de l’aéronautique. L’offre répondait toujours à la demande (« […] sans faute, n’est-ce pas ? […] Oui, sans faute. »). Aussi, quelles que fussent leurs dépenses, les gains des Buzzards équilibraient toujours très globalement leurs pertes. Et « la vogue des films d’aviation étant un peu passée, ils se consacrent maintenant au service des constructeurs d’avions, à l’essai des prototypes. Ce n’est pas un métier moins dangereux que le précédent. » Ces virtuoses de la voltige avaient réussi leur reconversion. En fait, « ces huit garçons, en d’autres temps, eussent fait partie de ces troupes de chevaliers dont, pendant des siècles, les épopées chantent les exploits. En 1927, ils ne songèrent qu’à bien mourir » : leur vie incarna une manière d’absurde ou de sublime (mais dérisoire).
Dick Grace et ses amis n’étaient que des ombres. Le travail s’opérait ailleurs – dans l’ouverture (en France) des lignes de l’Aérospatiale. L’acte de naissance (ou sa confirmation) d’une éthique nouvelle peut être lu dans le Mermoz de Kessel. Lors de son examen d’entrée dans la société, le 13 octobre 1923, Mermoz se livrait à « une voltige étincelante ». Il était recalé (dans un premier temps), avec cette justification brutale et laconique : » Pas besoin d’acrobates ici. Allez au cirque. » Il avait cependant droit à un repêchage ; il lui était demandé un « travail d’ouvrier. Compris ? D’ou-vri-er 75. » L’injonction de Daurat était suffisamment intériorisée sur les lignes pour que ce mot d’ouvrier fût présent dans Courrier Sud 76. Il [Bernis] pense : « Je ne suis plus qu’un ouvrier, j’établis le courrier d’Afrique. Et chaque jour, pour l’ouvrier qui commence à bâtir le monde, le monde commence » (pp. 15-16). Corollaire : « l’avion [est] l’outil des lignes aériennes » (T. H., p. 9). La question devient celle de la fiabilité de l’outil. Au tout début des années 30, la sécurité même relative de l’appareil est loin d’être acquise. Vailland ne l’ignorait pas : quelques jours après son retour d’Istanbul, il écrivait à son père : « … un accident d’avion dans les Balkans : panne de moteur à 100 mètres au-dessus de ravins et de champs plantés d’arbres ; l’avion se casse dans un fossé en touchant le sol mais les passagers (moi et trois Américains) sont indemnes ; suit une assez fantastique traversée d’un coin de la Bulgarie, d’abord dans un char à foin, puis dans une vieille Ford. Nous passons le Danube de nuit et arrivons au matin à Bucarest : les journaux roumains annonçaient déjà notre mort 77. » Dans ses reportages-romans, il taisait l’accident, ; il retenait l’exotisme bucolique des escales, l’aspect salon de la carlingue où s’échangeaient de « galantes missives », où des flirts s’ébauchaient 78. Dans sa lettre, insistant sur les contrastes et les paradoxes de la situation, il avait le bon goût de ne rien dire de sa peur probable, de la mort frôlée, de sa chance… La menace paraissait constante : en cas d’orage, de brume, etc., « une action se nouait dans le ciel comme un drame » (V. N., pp. 62-63) – drame d’autant plus redoutable que les pilotes affrontaient, dans leur zinc, d’immenses espaces, les plus réfractaires, au sol, à la présence, la domination de l’homme. Ces noms – Sahara, Atlantique, Andes – scandent les progrès de l’aéronautique ; ils définissent le cadre et la geste d’une seconde épopée de l’air. Saint-Exupéry avait su transcrire les sentiments qui habitaient le jeune pilote sur le point de se lancer dans sa première course : « Chaque camarade […] avait senti, en lui-même […] naître celui qui, trois heures plus tard, affronterait dans les éclairs le dragon de l’Hospitalet… qui, quatre heures plus tard, l’ayant vaincu, déciderait en toute liberté, ayant pleins pouvoirs, le détour par la mer ou l’assaut direct des massifs d’Alcoy , qui traiterait avec l’orage, la montagne, l’océan. Chaque camarade […] avait senti […] grandir en lui le souverain qui, cinq heures plus tard, abandonnant derrière lui les pluies et les neiges du Nord, répudiant l’hiver, réduirait le régime du moteur, et commencerait sa descente en plein été, dans le soleil éclatant d’Alicante » (T. H., pp. 18-19). Le voyage (à venir) était appréhendé (pensé, rêvé) sur le modèle du conte initiatique : un lot d’épreuves, et, les obstacles franchis, au dénouement, la reconnaissance d’une excellence pour le jeune pilote accédant à une gloire quasi cosmique. Cette prestigieuse image finale ne saurait être isolée ; elle était doublée, confortée par tout un réseau de nominations (métaphoriques) précisant le statut social du pilote dans le regard des autres. Ainsi, pour leurs ex-professeurs, ces jeunes gens émancipés, devenus aviateurs, sont-ils « ces héros qu’ils célébraient depuis toujours » (C. S., p. 26). Un sergent du désert accueille Bernis ; il « contemple un jeune dieu, venu de nulle part » (C. S., p. 171). Et l’aspirant Saint-Exupéry lui-même n’avait-il pas regardé le vieux pilote Bury revenant d’un vol difficile « comme un ange qui avait vaincu le dragon » (T. H., p. 12) ? Généralement, Saint-Exupéry présentait sa profession de l’intérieur, et se montrait plus modeste : il empruntait à Malraux ; il parlait de « conquérants… […] de conquérants de fable » (C. S., p. 49). En fait, l’image du « conquérant », développée ailleurs, restait celle, classique, du « guerrier menacé » (T. H., p. 17), d’un « soldat » (T. H., p. 50). Plus exactement d’un soldat colonial : « Pour le colonial qui fonde un empire, le sens de la vie est de conquérir. Le soldat méprise le colon. Mais le but de la conquête n’est-il pas l’établissement de ce colon ? » (T. H., pp. 50-51). Cette première antithèse était souligné par d’autres : l’avion était, tout à la fois, un jouet merveilleux et un outil (T. H., p. 49), et, par voie de conséquence, le pilote (T. H., p. 50), tout à la fois, un enfant (l’utilisateur du jouet), c’est-à-dire « un jeune barbare » (T. H., p. 50), sinon un « jeune fauve » (V. N., p. 183) et un ouvrier. Mais les deux éléments de chacune de ces oppositions ne sont ni fixes ni figés ; à travers eux, l’auteur désignait l’enjeu d’une métamorphose : du premier élément devait advenir le second, sa vérité. Saint-Exupéry disait encore que le but, la vérité d’une maison est d’être habitée, non d’être construite (cf. T. H., p. 51). Cependant il était une aura, une « foi des bâtisseurs » (V. N., pp. 104), liées aux commencements, ces temps de l’ « aventure » (V. N., pp. 42, 104), de « fête » (V. N., p. 96) (mais la femme de Fabien disait aussi de « sacrifice » – V. N., p. 94), où le chemin était frayé avec la mort pour compagne. Dans l’entre-deux-guerres, le pilote de ligne était apparu comme la figure la plus contemporaine 79.
Pour quelle maison – à construire ou… à trouver ? Saint-Exupéry n’avait-il pas encore parlé, à propos des pilotes, d’« enfants prodigues » (C. S., p. 53) ou d’émigrants qui n’ont pas encore fondé leur patrie » (T. H., p. 50).
Dans cette oscillation sémantique, résultant et participant de connotations idéologiques passablement contradictoires, à laquelle Saint-Exupéry livrait son texte, reprenons le terme ouvrier. Daurat expliquerait à Kessel beaucoup plus tard sa décision initiale (sa mise en scène ?). Mermoz « avait piloté en vaniteux, en individualiste. Pour faire marcher la ligne comme elle devait marcher, il ne fallait pas de ça 80 » : premier et dernier acte donc de son dressage. La Norme était imposée de l’extérieur : ni excentricité ni virtuosité, mais rigueur et discipline. Très curieusement, elle impliquait, à suivre Saint-Exupéry, une conscience professionnelle d’« artisan » – de « menuisier » (V. N., p. 30), de « forgeron » (V. N., p. 42), ou de « charpentier » (T. H., p. 38), sinon de paysan (cf. V. N., p. 96, ou T. H., p. 49). En fait, la ligne avait une mission commerciale ; elle était en concurrence avec d’autres moyens de transport ; dernière-née, elle devait s’imposer. Cette guerre commerciale appelait une prise de risques, dont les vols de nuit. Le patron de la ligne, Rivière, les justifiait sans ambages : « C’est pour nous […] une question de vie ou de mort, puisque nous perdons, chaque nuit, l’avance gagnée, pendant le jour, sur les chemins de fer et les navires » (V. N., pp. 104-105). Le pilote, par son sens des responsabilités, se devait d’être à la hauteur de la menace. Surtout : la norme anticipait de quelques années des avancées technologiques décisives. Le travail du pilote en était radicalement modifié. En 1939, Saint-Exupéry tirait ce bilan : « Le pilote, le mécanicien et le radio ne tentent plus une aventure, mais s’enferment dans un laboratoire. Ils obéissent à des jeux d’aiguilles, et non plus au déroulement des paysages » (T. H., pp. 21-22). Vailland nous permet de mesurer la mutation réalisée. Dans un article de Paris-Soir, en date du 1er décembre 33 (qui, par ailleurs, doit beaucoup à la lecture de Vol de nuit), il « imagine » : « Le pilote regarde, il tient ses yeux fixés sur les seuls témoins de son effort : les petites aiguilles qui se déplacent sur des cadrans gradués : celle qui mesure l’altitude, celle qui mesure la vitesse, celle qui indique les déclinaisons, celle qui vérifie la stabilité, celle du compas 81. » Son interlocuteur indiquait au jeune reporter : « La régularité et la sécurité des lignes commerciales n’existent que depuis que la radiogoniométrie est au point. » Et ce même interlocuteur avait expliqué ce qu’il fallait entendre par régularité et sécurité : « Dans l’aviation commerciale, il faut que l’avion parti de Croydon arrive une heure et demie plus tard au Bourget, au-dessus du champ d’aviation du Bourget très précisément, et non pas à Saint-Denis, à Villiers-le-Bel ou à Gonesse. » Vailland vérifiait la remarquable efficacité de la radiogoniométrie : « Trois appareils se posaient au Bourget à l’heure prévue, un jour de temps brumeux et de plafond très bas. » Pour un navigant, « l’épaisse masse blanche qui se colle aux vitres semble immuable et infinie. C’est comme si l’appareil ne se déplaçait pas. La marche dans les plaines glacées du pôle doit avoir quelque chose d’aussi désespérant. » Dans de telles conditions atmosphériques, l’appareil ne pouvait parvenir à bon port que guidé de l’extérieur, du sol même. Telle est la fonction du radiogoniomètre : il déterminait avec précision la position d’un avion et la direction de son vol, et, par là même, permettait de rectifier sa trajectoire. Dès lors, la navigation aérienne se modelait sur les chemins de fer ; un vol devenait réellement « un effet de balistique et non une œuvre de hasard » (C. S., p. 13). Sa fiabilité était acquise, et la maison-ligne construite. Mais la description de Vailland était autrement pertinente : elle autorisait la représentation d’une nouvelle division du travail. Le transfert des compétences opéré dépossédait le pilote de son privilège, être pratiquement seul maître à bord ; il coopérait avec l’opérateur au sol, dont les gestes, comme le montrait le journaliste, étaient proches sinon symétriques de ceux du pilote : tous deux s’intéressaient à des cadrans et des manettes. Un second article, en date du 4 décembre, s’attardait aux radios qui accompagnent les pilotes dans le vol : dans les circonstances graves, en cas de coup dur, ils montraient un courage, un sens des initiatives comparables à ceux du pilote. Lequel perdait donc de son prestige : réduit à une forme d’anonymat, il était intégré à une équipe de techniciens supérieurs. Assurer sécurité et efficacité (c’est aussi dire rentabilité) au nouveau moyen de transport impliquait une association, la création de groupes sûrs de leur savoir et fiers de leurs machines. Les technologies les plus modernes, les plus performantes requièrent cette chaîne de compétences. L’homme total n’est plus un individu isolé, mais un être collectif.
Parallèlement, mais essentiellement : dans les nuages et la brume – dans « la glue » (T. H., pp. 14, 118), dans « le bitume » (T. H., p. 116) ou encore à très haute altitude, la nuit, « hors de tout » (T. H., p. 116), l’expérience des navigateurs aériens, bien plus encore que celle des marins ou autres voyageurs, dégageait un second espace, remarquablement abstrait, fait de latitudes et de longitudes. La vitesse abolissait les distances comme l’altitude les obstacles naturels. Ultérieurement, en 1951, dans Boroboudour, Vailland écrivait non sans une note de science-fiction : « Le jour de mon retour, la presse anglaise annonçait qu’une ligne anglaise venait de mettre en service un avion à réaction qui fait Londres-Melbourne à douze mille mètres d’altitude, en deux étapes et moins de vingt-quatre heures. Et que le futur avion atomique tournera autour de la terre plus vite que la terre ne tourne sur elle-même, si bien qu’il arrivera à destination, sur n’importe quel point du globe, à la même heure qu’à son départ, ou même avant. Alors, le mythe du tapis roulant sera réalité […] 82. » Unité et clôture de la planète : envisagé sous cet angle, le titre de Saint-Exupéry, Terre des hommes, est proprement admirable. Cette évidence de la finitude, de « la boule ronde 83 », s’imposait vraisemblablement avec d’autant plus de force à l’esprit de Vailland qu’elle contrastait avec cette « métaphysique expérimentale » – métaphysique des confins et de la mort, articulée sur un espace nocturne et indéfini – qu’avait établie Roger Gilbert-Lecomte 84.
Dans une conversation entre conquistadors, De Grado disait déjà à Velasquez : « […] Après nous le monde sera petit […] 85. » Sans doute, dès le XVIe siècle, la question de la domination de ce monde, désormais petit, était-elle pratiquement tranchée : Cortès, Pizarro et autres aventuriers annexaient d’immenses territoires au profit du roi d’Espagne, ce « Charles-Quint [qui] affirmait orgueilleusement que le soleil ne se couchait jamais sur son empire 86 ». D’autres encore guerroyaient pour le roi du Portugal. Assez vite, Français et Anglais se mêlèrent à la curée 87… Quelque trois siècles durant, les impérialismes européens se partagèrent largement le monde. Certes, ces impérialismes étaient rivaux ; ils s’entendaient au détriment des peuples de couleur. Au XIXe siècle, l’Internationale proposait une autre forme de domination sur l’ensemble du globe ; en 1917, la révolution soviétique avait triomphé… La Seconde Guerre mondiale reposait la question politique par excellence : celle de la domination mondiale.
Observateur (« de si près et de si loin en même temps 88 ») des événements, Vailland s’appuyait, pour les comprendre, sur deux modèles a priori surprenants. Avec la saison des pluies, en Nouvelle-Guinée, remarquait-il, la « bataille s’est seulement fragmentée ; pas de heurts de blindés, mais une multitude de corps à corps dans la jungle, une guerre qui rappelle étonnamment les romans de Fenimore Cooper 89 ». « Avec la saison sèche renaît l’espoir d’une action décisive de part et d’autre ; tanks et bombardiers reprennent la vedette : Cooper abandonne la partie au profit de Wells 90. » Tanks et bombardiers – et leur corollaire, la Blietzkrieg – renvoient à Wells ; les combats fragmentés, de groupes restreints à Cooper. Cependant la succession des saisons dans l’hémisphère sud ne saurait influencer la périodisation, la logique de la guerre en Europe : en 1942, elle était vue, vécue d’abord comme guerre de mouvement ; la guerre de harcèlement, même si elle était évoquée comme partie intégrante d’un front stabilisé, viendrait après – avec la Résistance. Nous respecterons la chronologie, et examinerons Wells, puis Cooper.
Jacques Van Herp présentait ainsi deux textes de Wells : « Dans Anticipations (1901) […] il [Wells] montre l’armée battue par des engins motorisés, pourchassée par une flotte aérienne […]. » « Dans ses Croquis de l’avenir, publiés avant 1935, il décrit en bref ce qui va se passer : en 1940 quelques coups de feu près de Dantzig et c’est la guerre, la France envahie par l’Allemagne, Berlin brûlé par les bombardiers anglais, tandis que les Japonais mettent la main sur l’Asie 91. » Il est peu probable que Vailland ait lu ces textes. Mais ces mots, la guerre des mondes – référence sans ambiguïté au grand roman de Wells dont le nom était cité plus haut dans l’article –, fermaient le dernier papier donné à Présent 92. La fiction de Wells posait un cas limite ; elle franchissait une frontière, représentait l’inhumain, le Martien. Doté d’une capacité de conception supérieure à celle de l’homme « le plus évolué » en 1900, l’Anglais, l’extraterrestre pratiquait une politique de parfaite indifférence : il avait besoin, pour survivre, de la chair (ou plutôt : du sang) des hommes ; il se servait ; une ère de pure terreur s’ouvrait pour l’humanité 93. Or, tout à la fois comme principe et comme méthode, la pratique de la terreur était mise en œuvre par le nazisme. Dans les années 1933-1934, Hitler déclarait cyniquement à Rauschning : « Je ne veux pas qu’on transforme les camps de concentration en pensions de famille. La terreur est l’arme politique la plus puissante et je ne m’en priverai pas sous prétexte qu’elle choque quelques bourgeois imbéciles. » Envisageant ses guerres futures, Hitler assurait encore : « Je sèmerai la terreur par l’emploi brusqué de tous mes moyens de destruction. Le succès dépend du choc brutal qui terrorise et démoralise 94. » En fait, Wells avait explicitement pensé son livre à la lumière des guerres coloniales. Il évoquait, plus particulièrement, les Tasmaniens qui, notait-il, « en dépit de leur conformation humaine, furent en l’espace de cinquante ans entièrement balayés du monde dans une guerre d’extermination engagée par les immigrants européens 95 ». Cependant le choc d’une première rencontre ne pouvait pas ne pas rappeler, d’abord, la conquête du Nouveau Monde, le geste de Cortès. Cortès reçoit les ambassadeurs de Montezuma ; Vailland expliquait (non sans un clin d’œil – peut-être !) : « C’est un des grands instants de l’histoire du monde […]. Aujourd’hui se rencontrent pour la première fois les représentants de deux civilisations qui se sont développées de chaque côté de l’océan, sans jamais rien savoir l’une de l’autre. C’est comme si les hommes du vingtième siècle découvraient dans la planète Mars un immense empire […] (C., p. 46). » Ce contact initial entre Espagnols et Aztèques était diplomatique ; il avait été précédé de quelques affrontements armés avec les tribus de la côte. Les Amérindiens vaincus, les observateurs de Montezuma avaient été stupéfaits par l’efficacité des armes offensives espagnoles. Vailland l’expliquait par une comparaison qui renvoyait son lecteur à un très proche passé : « L’homme et le cheval sont bardés de fer ; la lance forme comme un éperon mobile ; un cavalier espagnol arrivant au galop au milieu d’une troupe d’Indiens pourvus pour seule cuirasse d’une sorte de matelas rembourré de coton, c’est un peu comme un char d’assaut fonçant dans un régiment d’infanterie (C., p. 58-59). » Les Indiens ignoraient le fer, l’arme à feu, la domestication des animaux. Ils virent dans l’Européen un « teule » (cf. C., p. 67, 71, etc.), un démon. Le couple du cheval et du cavalier frappa plus particulièrement leur imagination : ils le conçurent comme un être « fabuleux, possédant quatre pattes terminées par des sabots, deux bras et deux têtes, l’une d’homme, l’autre de daim » (C., p. 24). Lorsque Yault intéressait Malintzine aux étrangers fraîchement débarqués avec les informations récemment reçues par Montezuma, ces erreurs étaient corrigées : « … les espions s’étaient vite aperçus que le monstre se dévissait et [leur] rapport représente un cheval attaché à un arbre tandis que son cavalier dort sur l’herbe » (C., p. 24). Malintzine s’attardait aussi sur le rapport oublié par Yault, et calculait : « … 3 200 Indiens ont été tués au cours de la bataille de Tabasco. Les tubes qui crachent le feu sont vraiment redoutables » (C., p. 37). Guerre des continents, guerre des planètes : l’échelle change ; la loi demeure : contre toute une population, une avant-garde, pour vaincre, ne peut s’appuyer que sur une très forte supériorité de l’armement. En réalité, la présence de l’un sur le territoire de l’autre (du Martien sur Terre, de l’Espagnol en Amérique, alors que l’homme ne savait atteindre Mars, ni l’Indien l’Europe) témoignait déjà d’un redoutable déséquilibre des forces. Il est aisé de tracer une table des correspondances, tout au moins à trois niveaux, qui relie les divers paradigmes sous-tendant les écrits des années 1941-1942.
| Moyens de transport | Arme offensive | Déplacement des troupes sur le champ de bataille | |
| Conquistadors | Caravelles | Mousquets Canons | Cheval |
| Martiens | Cylindres | Rayon ardent | Tripode |
Naturellement, en 1940, la disproportion de l’armement des armées en présence ne pouvait être comparée à celle mise en jeu dans la conquête de l’Amérique ou celle, fictive, de la Terre. Le matériel des armées était globalement le même, et le nombre de chars, avions, etc., approximativement égal. La victoire allemande découle d’une supériorité dans leur utilisation, d’une conception stratégique et tactique autorisant un plein rendement des armes de pointe. L’offensive, que permettaient le regroupement des blindés dans des unités spécialisées et les bombardements aériens, la rapidité des manœuvres frappèrent de stupeur et d’impuissance l’État-major allié, sinon une grande partie de la troupe, soudain plongée dans une guerre « industrielle ».
L’altérité de l’envahisseur, ce qui semble sa toute-puissance détermine une soudaine perte de repères, un sentiment d’impuissance engendrant l’effroi. Lequel conseille la fuite : les Londoniens fuient la capitale en « un flot bouillonnant de gens, un torrent d’êtres humains s’élançant vers le Nord 96 ». Cette panique préfigurait « l’exode » – vers le Sud – de juin 1940 – ces « routes noires de l’interminable sirop qui n’en finit plus de couler », selon la forte image de Saint-Exupéry 97. Ce premier acte annonce « un cataclysme, qui fonce soudain sur les hommes et qu’ils ne subissent que par nécessité, tels la peste et les tremblements de terre 98 ».
L’usage du mot cataclysme est révélateur ; il est d’autant plus significatif qu’il est repris tel quel dans Drôle de jeu, associé aux même exemples 99. Un cataclysme est, d’abord, une catastrophe naturelle qui laisse l’homme sans défense. La ruine totale, la mort s’inscrivaient dans le silence lourd qui enveloppait les plus fières capitales. Le narrateur de Wells entrait dans Londres. Les rues de la « cité condamnée et désertée » (G. M., p. 228) étaient couvertes de la « poussière noire » produite par les armes martiennes : « Un noir suaire » (G. M., p. 230). Partout, une « effrayante tranquillité » (G. M., p. 227), un « silence » de plus en plus « profond » (G. M., p. 228) … tout au moins jusqu’à ce que le visiteur entendît le « sanglot alterné sur deux notes » (G. M., p. 229) des tripodes dont les maîtres et possesseurs avaient été la proie des microbes terrestres (cf. G. M., p. 234). Mexico : depuis quatre-vingt-treize jours, la ville est assiégée, à demi détruite, mais toujours vrombissante des vacarmes de la guerre, des encouragements lancés à ses combattants, des bruits des tambours et autres « instruments lugubres » destinés à « exaspérer les nerfs des guerriers et […] les mettre dans une sorte d’état de transe » (C., p. 180). Or, « il se fait soudain un profond silence » (C., p. 179) : Guatimozin, empereur et âme de la résistance, a été repéré et fait prisonnier. Vailland citait B. Diaz qui écrivait : « Le brusque silence nous assourdit » (C., p. 180). Dans Mexico, les Espagnols ne trouvent plus que des fantômes, « le regard soudain vidé de toute expression » (C., p. 190). En février 1942, Vailland dressait ce tableau à peu près incontestable des opérations en Europe depuis le début du conflit : « Qu’on imagine […] ce que fut jusqu’ici la guerre pour un jeune Allemand. À une série de combats violents, mais courts, succédaient de prestigieuses conquêtes. » Aussi « plus d’un étudiant allemand, devenu soldat, a pu en moins de deux ans faire du ski en Norvège, visiter le musée du Louvre et le parc de Versailles, « prier sur l’Acropole » […], suivre les traces de Thésée dans l’île de Crète et prendre des bains de soleil sur les plages d’Égypte 100. » Les six premiers mois de l’opération Barbarossa avaient amené la Wehrmacht aux portes de Moscou et de Leningrad. Néanmoins, devant Moscou, une contre-offensive soviétique contraignait les Allemands à un repli tactique. Durant l’hiver 1942, le front était stabilisé.
« — Vos ordres, capitaine ?
— L’attaque » (C., p. 55).
Contre toute prudence, les suggestions d’Alvarado, Cortès accepte le conseil de Malintzine. Il joue l’attaque. Comme Hitler pensait le faire au printemps 42. « Se battre au fond d’un trou n’excite pas l’imagination, ne réchauffe pas l’enthousiasme […]. Le Führer a consacré de longues années à méditer l’expérience de cette guerre qu’il a vécue comme simple soldat et il a maintes fois répété dans ses écrits et dans ses discours que c’était de cette méditation qu’était né son programme […]. Maintenant qu’il est devenu chef suprême de la Wehrmacht, M. Hitler ne permettra pas que la splendide armée qu’il a donnée à son pays s’enlise à son tour dans la boue […] : quelles que soient les circonstances, la guerre actuelle ne se transformera pas en guerre de positions, il n’y aura pas de guerre de tranchées 101. » Tout au long de 1942, année de l’équilibre des forces, Vailland continuait à envisager le proche avenir de la guerre selon le modèle d’une guerre-éclair – à l’échelle du monde. Il s’abandonnait à son imagination stratégique. Après Singapour : « Que va faire le Japon ? Tout ce qui eût naguère paru insensé est également possible : la conquête de l’Australie, de l’Insulinde ou des Indes ; une action contre l’Afrique du Sud ; la jonction avec l’armée germano-italienne d’Afrique du Nord par Aden et Suez, voire même un débarquement en Californie. Aucune flotte, aucune armée qui soit à l’heure actuelle capable de s’opposer efficacement à aucune entreprise japonaise sur tout le pourtour de l’océan Pacifique ou de l’océan Indien 102. » Les Anglais vaincus à Tobrouk, Rommel se serait ouvert l’Égypte, dont il ferait « sans doute, avant tout, la clef des routes terrestres qui mènent aux pétroles d’Irak, d’Iran et du Caucase 103 ». Probablement, plus encore que par l’effondrement de la IIIe République en juin 1940, Vailland était interrogé par le mécanisme de la blitzkrieg – ses succès réitérés –, la beauté froide d’une parfaite exécution. Elle aurait incarné, selon les représentations du national-socialisme, la forme moderne de la Fatalité 104 – la sombre tragédie. Mais la guerre-éclair n’était que la phase préalable de la terreur ; l’occupation des territoires se fondait sur un quadrillage policier des populations. Les archipels de souffrances et d’effrois (caves des supplices, wagons de déportation, camps de la mort) étaient interdits de représentation. Dans Présent, Vailland n’accordait qu’une très discrète allusion aux politiques de répression : « L’armée bulgare assure l’ordre dans les Balkans » ; en Roumanie, « un certain nombre de jeunes gens et de jeunes filles, « qui n’avaient pas compris les nécessités de la vie présente » viennent d’être arrêtés 105 ». Pour en dire plus, Vailland avançait masqué, couvert par l’autorité des chroniqueurs espagnols. Il pariait sur l’intelligence complice d’un lecteur comprenant la part d’analogie qu’il y avait entre conquistadors espagnols et nazis 106. La conquête du Mexique, du Chili avait été l’œuvre d’une guerre totale : villes anéanties, tortures, otages. Mais Cortès n’est pas comblé par sa victoire. Le lendemain de la reddition de Mexico, tandis qu’il est célébré, « le malaise au creux de sa poitrine – l’insaisissable empreinte de l’angoisse – […] ne se dissipe pas » (C., p. 183). Alvarado – la « brute » de Cortès (cf. C., pp. 191 et 199) – n’apprécie nullement le travail de tortionnaire : « Sale besogne », pensait-il (C., p. 184). Inès de Cordoba ne survit à l’exécution des otages qu’elle a ordonnée qu’en ingurgitant, chaque soir, sa ration de pulque 107. Seuls, des extraterrestres peuvent, en toute innocence, perpétrer des massacres de masse. Comme celui de Leatherhead : « … la ville, avec tous ses habitants, avait été détruite par un Martien, qui l’avait saccagée de fond en comble, semblait-il, sans aucune provocation, comme un gamin bouleverserait une fourmilière, pour le simple caprice de faire étalage de sa force » (G. M., p. 239).
La terreur absolue, à la limite, est une hypothèse théorique. Les Martiens sont des créatures de fiction. Cortès n’était pas Quetzalcoatl (cf. C., p. 73). Les Espagnols n’étaient pas des « teules » sinon dans une imagination indienne peut-être manipulée par ce couple expert en communication que formaient Cortès et Malintzine (cf. C., pp. 55, 66). Montezuma qui n’avait aucun doute sur ce point (cf. C., p. 92) éprouvait de graves difficultés pour en persuader son peuple ; il devait lui en apporter la preuve irréfutable : noyer un Espagnol prisonnier et l’exhiber mort devant son peuple (cf. C., p. 71-72). Toute situation historique est la résultante d’un équilibre instable de forces humaines. Vailland l’indiquait avec force dans la conclusion de son article du 18 mars 1942 : « Seul un homme peut arrêter un autre homme. Le vertigineux Caucase vaudra ce que vaudra le soldat russe 108. » La terreur absolue est inacceptable. Fin 42-début 43, Vailland entrait en Résistance. Auparavant, il avait porté une attention intéressée au guerrier nazi.
Dans « La guerre regarde vers le pôle Nord », Vailland parlait d’ « une transformation qui caractérisera le XXe siècle et qui paraîtra sans doute l’une des plus grandes de l’histoire : l’homme retrouvait son corps 109 ». Ce corps retrouvé, le reporter de Suède 40 l’évoquait déjà : « Les samedis après-midi, en été, on rencontre dans les rues de Stockholm d’étranges créatures : bottées, casquées, couvertes de cuir, le front protégé par une sorte de petit matelas, les yeux dissimulés derrière des lunettes, elles sont assises à l’arrière d’une motocyclette, et n’était une touffe de cheveux blonds qui passait entre le cuir du casque et le cuir de la veste, on ne devinerait pas que ce sont des femmes : ce sont les filles à motos. Pendant la semaine elles sont dactylos, secrétaires, vendeuses ou étudiantes ; pour les week-ends elles se transforment en cavaliers motorisés. Avec le camarade de leur choix, elles s’en vont à toute vitesse [c’est nous qui soulignons] faire un sport quelconque dans les montagnes suédoises, ou sur les plages des fjords de la Baltique. D’abord le sport, puis, tout de même, l’amour. L’amour est un besoin naturel après une journée de natation ou de ski, tout comme de manger ou de dormir 110. » Durant l’entre-deux-guerres, un mouvement d’émancipation touchait l’ensemble des jeunesses européennes. En France, il était plus particulièrement perceptible autour de 1936. P. Vaillant-Couturier esquissait ce récit des premiers congés payés : « Depuis trois jours, vers la mer, vers les plaines, vers les montagnes, c’est la ruée. » Le chroniqueur voyait dans ce phénomène « l’aspect humain » de « la victoire du Front populaire » : « le grand air, le sport, le repos, la joie pour tous les travailleurs. Un pas nouveau vers la dignité 111… » Un an plus tôt, le même P. Vaillant-Couturier rappelait les efforts de son parti pour « donner à la jeunesse le goût de l’air », et ses incitations, en direction des sportifs, « à se préoccuper du développement du parachutisme, école d’énergie et de courage 112 ». Ce mouvement d’émancipation paraît avoir atteint sa maturité en Allemagne au tournant des années 30. Les Wandervögel l’exprimaient pleinement. Henri Lefebvre qui les avait côtoyés, écrirait : « Ils étaient beaux, joyeux, nostalgiques, les yeux pleins d’images et d’hallucinations vagues. En ce temps, l’Allemagne inventait le mal de la jeunesse… qui a pour double symptôme la fureur de vivre et le désespoir de vivre 113. » Plus tard, le philosophe se souviendrait devant Rémi Hess : « On avait l’impression d’être dans une puissance créatrice, dans un volcan qui allait faire surgir une société merveilleuse, quelque chose d’extraordinaire 114. » Vailland n’avait pas connu directement les Wandervögel. Il nous a cependant laissé, sur sa représentation de l’Allemagne des années 3, un précieux document.
Le texte, « Vie et mort de Leni Stolt, Mademoiselle Scandale du IIIe Reich », n’a jamais été repris depuis sa publication dans Paris-Soir en date du 28 janvier 1939. Il importe de relever certaines articulations décisives de la biographie, citant assez longuement. Leni Stolt était « belle, intelligente, douée aussi bien pour la vie de l’esprit que pour les jeux violents ». 1931 : « elle se bat en duel contre une camarade ». À l’heure du combat, « Leni Stolt est vêtue, comme à son habitude, d’une jupe de sport à larges plis et d’un corsage blanc tout frais. Elle a les bras nus. Elle arrive toute seule en portant sa rapière sous le bras, comme une raquette de tennis. Elle sourit. Elle paraît parfaitement calme et maîtresse d’elle-même. C’est une toute jeune fille : elle a à peine seize ans. » Elle blessa son adversaire. « On parla de son duel dans le monde entier » : « c’était la première fois que deux jeunes filles se rencontraient le sabre à la main, à Heidelberg ». Ce coup d’éclat fournissait au journaliste l’occasion de brosser un tableau de la vie étudiante avant l’instauration du IIIe Reich : « C’était l’époque bien heureuse où les jeunes filles lisaient Goethe, Hegel et Karl Marx, faisaient des excursions dans la forêt avec leurs camarades garçons, allaient à la brasserie fumer des cigarettes et recréer l’univers entier. Elles pouvaient se promener avec des camarades, tête nue, bras nus et souliers à talons courts, en parlant à l’infini des mille et une manières de transformer la vieille Europe. Elles pouvaient aller dans les meetings, y parler, se bagarrer et même… se battre en duel. L’amour n’était pas une chose mystérieuse et honteuse à laquelle les jeunes filles pensaient sans cesse dans le secret de leur cœur : maintenant, on en discutait librement comme de la métaphysique, des sports ou des grands peintres de l’École de Paris. » Fille d’un militant communiste, Leni Stolt militait « à gauche ». Internée dans un camp, elle négocie sa « sortie » : elle se met au service du national-socialisme. Elle part pour l’étranger : « On la vit dans toutes les capitales d’Europe. Elle voyageait en avion, descendait dans les palaces et fréquentait les établissements de nuit les plus élégants. Mais elle avait gardé le tailleur, les « chemisiers » blancs et les talons plats du temps de Heidelberg, et ce mélange de luxe et de simplicité sportive créait une sorte de légende autour d’elle. Elle avait toujours à la main un petit appareil photographique d’une grande précision ; elle s’en séparait si peu qu’on avait fini par la surnommer Miss Photo. Elle parlait beaucoup de l’art de la photographie et envoya ses clichés à des expositions dans plusieurs grandes capitales. C’était une souveraine habileté de sa part de s’être fait une sorte de fétiche excentrique de ce qui, précisément, servait à son travail occulte : l’espionnage. » Elle se suicide après sa rupture avec un agent de change britannique. De notre point de vue, les péripéties de la vie – ou la mort – de Leni Stolt sont moins importantes que l’attention soutenue portée par Vailland, par exemple, aux vêtements de son personnage. Ceux-ci, surtout si nous les rapprochons du cuir des femmes à moto, perdent toute valeur de pittoresque ; ils sont des éléments révélateurs d’une sémiologie de l’émancipation. Ils se caractérisent par une parfaite adaptation à l’activité adoptée par leur porteur. En ce sens, ils s’opposent au tailleur, équivalent du complet-veston, déjà rencontré chez les hommes 115. Tailleur et complet-veston – véritables uniformes de la vie civile – enfermaient symboliquement le corps dans les tabous de la bourgeoisie : ils définissaient la Norme ou, si l’on préfère, le degré zéro de l’émancipation. Dans le même mouvement, Vailland précisait les axes essentiels d’une libération : l’amour libre, le sport, « le goût des machines 116 ». L’ensemble se combinait harmonieusement en Suède dans une dramaturgie du week-end. Le pays était resté à l’écart des conflits de son époque. « Le Suédois moyen » consacrait son temps libre aux loisirs. Il « croit au progrès dans tous les domaines, un progrès qui apparaît dans les facilités de plus en plus grandes données au développement physique, moral et intellectuel de l’individu et qui se réalise grâce à la technique 117 ». La question était autrement complexe en Allemagne. Or, l’Allemagne de 1931 pouvait encore, dans la France de 1942, être comprise comme le laboratoire de l’Europe.
La question était celle de la jeunesse. Se retournant vers la sienne, Marat, en 1944, pense que « tout ce que nous faisions entre les deux-guerres comptait pour du beurre 118 » ; il avait connu l’ennui, les seules activités insignifiantes. Or, expliquait Lefebvre dans La Conscience mystifiée, livre paru en 1936 : « La jeunesse est exigeante. Il lui faut des actes et des nourritures. Le monde, il le lui faut. Tout ou rien 119. » L’auteur précisait : « La chose la plus importante pour un jeune qui entre dans la société, c’est d’atteindre un rôle social utile, c’est-à-dire de participer à la production créatrice des valeurs. Mais cette exigence qui est en même temps la plus humble et la plus humaine de toutes – le droit et la possibilité réels de créer – est précisément celle que le capitalisme actuel ne peut satisfaire 120 » : « les jeunes sont un excédent de population 121 ». Le fascisme, en Allemagne, avait su récupérer cette révolte des jeunes qui avaient « tous posé politiquement le problème de leur vie 122 », et l’avaient déviée. Il « a réussi à donner une conscience d’un rôle social utile, sans en donner la réalité, en employant la jeunesse improductivement ». « Les jeunes, poursuivait Lefebvre, veulent obscurément une cause, un sacrifice, un renouvellement. On leur en donnera du sacrifice, et du sacrifice absolu jeté au néant, pour rien : pour se débarrasser d’eux par la guerre. Dès maintenant l’agressivité, vieux signe du refoulement, est bien utilisée ; la tradition de non-développement, de mutilation et d’auto-mutilation, est admirablement reprise au bénéfice de cette immense fiction : le règne fasciste de la Race, de la Nation et de ses forces “profondes” 123. » En 1938, le philosophe mettait en garde : « Il y a une énorme machine qui n’est pas faite pour être seulement regardée et pour rester toujours improductive. C’est l’armée 124. » Le processus de « militarisation de la jeunesse et la préparation de son massacre comme excédent de population 125 » s’étaient accélérés.
Hitler n’avait pas caché à Rauschning son projet pédagogique : la création d’« une jeunesse violente, impérieuse, intrépide, cruelle. C’est ainsi que je la veux. Elle saura supporter la douleur. Je ne veux en elle rien de faible ni de tendre. Je veux qu’elle ait la force et la beauté des jeunes fauves. Je la ferai dresser à tous les exercices physiques. Avant tout, qu’elle soit athlétique : c’est là le plus important […] 126. » Selon Lefebvre, « les jeunesses hitlériennes ont perdu depuis le 30 juin 34 toute indépendance. Elles […] ne servent plus qu’à un massif entraînement guerrier. Le sport, cette revendication fondamentale de la jeunesse, est utilisé exclusivement pour la guerre 127. » Cependant, bagarres de rues, parades provocantes, jeux du stade, camps de travail, activités de plein air avaient permis l’émergence d’une « grande camaraderie », une « fraternité virile », « le sentiment de la profonde communauté dans la lutte et dans l’espoir 128 ». Lorsqu’il évoquait directement les troupes allemandes en action – le produit fini –, Vailland se montrait au fond discret et prudent, se réfugiant derrière des images conventionnelles (probablement les seules qui lui fussent permises). Ainsi présentait-il certains des hauts faits d’armes nazis comme prouesses sportives, les référant à quelque prestigieuse légende germanique, notamment wagnérienne : « Le chevalier des chansons de geste se devait d’accomplir l’exploit le plus difficile, le plus périlleux, celui où ses aînés avaient échoué. Parallèlement une “troupe de choc” se trouve en principe composée de jeunes soldats avides d’accomplir des exploits. Exploits que le débarquement soudain dans les ports de Norvège ou la descente en parachute sur l’île de Crète 129. » En 1944, Marat pensait encore les victoires nazies de 41 selon le modèle de « la guerre fraîche et joyeuse », ou d’une communauté de destin encore riche de ses certitudes qu’auraient confirmées ses précédentes conquêtes. Il se remémorait « la ruée des blondes cohortes vers les caps de l’Hellade, les jeunes gens montant à l’assaut des lignes ennemies, bras dessus bras dessous, l’amant soutenant l’aimé comme à la bataille de Salamine, les joues roses, le rire frais, le torse nu sous la chemise à manches courtes 130 ». Débarrassée de ses oripeaux rhétoriques (mais peut-être Vailland n’avait-il voulu rien d’autre que pasticher son petit camarade de khâgne Brasillach), cette image nous renvoie au cliché le plus classique, mis en circulation par la propagande allemande (on ?) : » On a décrit les troupes de choc allemandes, conduites en camionnettes sur le champ de bataille et s’élançant à l’assaut, sans sac, sans capote, en chemise Lacoste, bras nus, tête nue, la mitraillette à la main, attaquant toujours, menant toujours le jeu