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Le capitalisme, tel que l’éternité le fige

Mis en ligne le 19/10/2009

L’accident du travail, les endémies de la haute finance… Roger Vailland connaissait, pour les avoir abordés frontalement, à plusieurs reprises ; ils sont au cœur de deux de ses romans, 325.000 francs et La Truite.

Après la catastrophe de Courrières, qui eut lieu entre Courrières et Lens (Pas-de-Calais, le samedi 10 mars 1906), et fit officiellement 1.099 morts, et sitôt les grèves et la répression qui s’ensuivirent, une souscription fut organisée au profit… des actionnaires propriétaires de la mine.

Le philosophe Alain 1réagit alors dans La Dépêche de Rouen de la façon suivante :

« J’approuve tout à fait cette souscription nationale pour venir en aide aux actionnaires des mines de Courrières, qui ont été si cruellement éprouvés. Il est clair que, moralement, sinon en droit strict, ils devraient, sur les bénéfices qu’ils ont fait et feront, réparer tout ce qui est réparable dans la catastrophe, c’est-à-dire se charger, et dès maintenant, des veuves et des orphelins. Cela est de morale stricte ; car il n’y a point ici de force majeure, mais fait de l’homme, imprévoyance, précipitation, négligence de l’homme. Seulement, le droit strict et la morale stricte ont quelque chose ici d’un peu trop cruel. Voilà de brillantes jeunes filles offertes avec une brillante dot ; faudra-t-il réduire la dot ? Et cette “quarante chevaux” du dernier modèle, faudra-t-il renoncer à l’avoir ? Et cet hôtel si confortable, qu’ils ont à bail, comment voulez-vous qu’ils s’en débarrassent ? Toutes les dépenses se tiennent, et l’on ne sait vraiment pas où commencer. Quant à ce voyage aux eaux, il est nécessaire. La santé avant tout, n’est-il pas vrai ? »

Dans le bassin minier du Nord/Pas-de-Calais, ce matin-là, un coup de grisou suivi d’un coup de poussier dévasta 110 kilomètres de galeries dans les fosses n° 2 à Billy-Montigny, 3 à Méricourt et 4/11 à Sallaumines. Le choc fut si fort que les cages ne pouvaient plus circuler dans le puits n° 3 et que des débris et des chevaux furent projetés à une hauteur de dix mètres sur le carreau de la fosse.

Mille quatre-vingt-dix-neuf victimes, c’est la plus grande catastrophe industrielle jamais arrivée en France.

« Ma foi, je plains ces pauvres riches, ironise Alain. Ils ont leurs besoins aussi ; et les besoins d’habitude ne sont pas moins impérieux que les autres. J’ai pitié de cette jolie blonde, si correctement assise dans son coupé électrique ; et ce jeune homme avec son pardessus à taille, à quoi passera-t-il son temps s’il ne joue au baccarat. Les femmes le guettent, et je crains pour sa vertu. Mais oui, je souscris, et de tout mon cœur. Allons, messieurs et mesdames, un bon mouvement. Vous surtout, gens de peu, qui avez l’habitude de vous priver. Allons, soyez humains. La charité, s’il vous plait, pour les actionnaires de Courrières. »

Alors que sort en salles L’Armée du crime 2, ce sont les acquis du programme du Conseil national de la Résistance, composé essentiellement de gaullistes et de communistes qui sont un à un mis à bas.

C’est Virginie Ledoyen, qui prête dans ce film sa beauté méditerranéenne et son beau regard grave à un personnage historique, Mélinée Manouchian. « Depuis longtemps, Virginie me faisait penser à une de ces ouvrières des années cinquante, comme Roger Vailland a pu en peindre dans ses romans », explique Robert Guédiguian (NDLR : Voir l’interview de Robert Guédiguian en pages Actualités) qui a tout de suite pensé à elle pour incarner Mélinée, femme de Missak Manouchian.

On nous aura répété à satiété, jusqu’à l’écœurement, que le capitalisme s’autorégule.

Or, rien n’est plus faux.

Le capitalisme ne s’est jamais régulé ; il n’a jamais fait que s’enrayer et hoqueter.

« La crise surviendra à nouveau mais elle sera différente », a déclaré dernièrement l’ex-président de la Réserve fédérale Alan Greenspan 3 lors de l’émission The Love of Money (L’Amour de l’Argent) de BBC Two, s’exprimant à l’occasion du premier anniversaire de la chute de la banque d’investissement Lehman Brothers. Selon lui, une autre crise financière internationale est inévitable parce que la nature humaine finit toujours par renouer avec son penchant pour les “excès spéculatifs” en période de prospérité. Faut-il accroire Greenspan, un spécialiste, que les médias ont appelé « l’économiste des économistes », et surnommé « Il Maestro ». Milton Friedman, père du monétarisme, le considérait comme le meilleur gouverneur de la Fed. Pourtant, c’est sous sa présidence qu’ont commencé à se former les bulles du crédit et de l’immobilier, qui ont grandement contribué à la crise financière. Il a aussi été mis en cause pour avoir laissé fortement augmenter la masse monétaire par une politique de taux d’intérêts très bas suivie d’un redressement conséquent des taux directeurs, ce qui est un des facteurs de l’émergence de la crise des subprimes.

Niches fiscales, bouclier fiscal, bonus, parachutes dorés : le capitalisme, tel que l’éternité le fige… Profit, affairisme, accumulation de richesses indues et ostentatoires : le capitalisme, c’est encore et toujours l’exploitation insatiable, accablante, de l’homme et de la nature. Les mêmes comportements, forcément, recommencent. Les attitudes délétères n’ont été nullement modifiées.

« La cause essentielle de la fragilité de Lehman Brothers était son portefeuille de prêts hypothécaires commerciaux – alors le plus important des États-Unis – composé de bureaux, hôtels, centres commerciaux, terrains à bâtir et projets de stations touristiques », rappelle l’économiste et anthropologue Paul Jorion 4. Un secteur dont la situation n’a pas cessé de se dégrader depuis. Mécaniquement, de nouveaux prêts arrivant à maturité vont de nouveau conduire de très nombreux emprunteurs à la faillite. Le nombre de petites et moyennes banques américaines spécialisées dans le crédit commercial jugées à risque par la Federal Deposit Insurance Corporation atteignait en août le nombre de 416, un chiffre qui ne cesse de croître.

« Lehman Brothers est mort il y a un an, mais les causes de son décès sont plus que jamais présentes aux États-Unis », conclut Paul Jorion. Tout cela, dans La Truite (1964), Vailland l’aura pressenti, montré. Il y qualifie de « tamanoirs », du nom de ces animaux qui se nourrissent de fourmis, les grands prédateurs qu’on appellera ensuite des tycoons ; il y décrit avec une prescience anticipatrice l’aujourd’hui des hiérarchies dans l’entreprise, des enjeux de pouvoir. La pièce de cent sous tapie dans toutes les consciences, qu’évoque Balzac.

Quand dans telle ou telle entreprise française (je pense à France Télécom, à La Poste, ou dans l’industrie automobile, chez Peugeot-Citroën), des ouvrières, des techniciens, des cadres, n’ont plus pour seul recours pour se faire entendre que le suicide, que l’ont voit le tour exponentiel que prennent les modes de contrôle, de coercition, de surveillance – de la mise en fiche, en un mot, de la société toute entière – et les chasses aux sorcières qu’organisent et relayent les médias (affaire Polanski, affaire Mitterrand, etc), n’y a-t-il pas lieu de s’inquiéter sur ce que sont devenus la dignité humaine et les conditions de vie, de l’homme et de la nature, sur cette planète, et dans le pays de Victor Hugo en particulier ?

Le virus mortel, celui de l’argent-roi, est toujours actif, et ce sont toujours les mêmes qui sont les dindons de la farce.

L’homme qui a écrit 325.000 francs, la fable par excellence du travail salarié, sait pertinemment cette « servitude volontaire », à caractère religieux, sacrificiel, dans laquelle les hommes semblent se vautrer.

« J’ai dit à Roger : “Il faut que tu ailles à Oyonnax parce que cela devient la ville aux mains coupées : il y a des centaines d’accidents du travail” », raconte le député Henri Bourbon dans un long entretien avec Yves Neyrolles. 5 « Les ouvriers se faisaient couper deux doigts, un doigt, une main. Il fallait dénoncer ce scandale. On l’a fait. J’ai présenté Roger à mes filles. Il est resté pas mal de temps avec mon gendre et une de mes filles et eux l’ont aiguillé. J’ai trouvé un ancien de la Résistance et je lui ai dit : “Tu te débrouilles, tu fais comme tu veux mais il faut que tu aides Vailland”. Eh bien ! il a introduit Vailland dans son usine. »

C’est ainsi qu’il débutera son chef-d’œuvre sur l’exploitation salariale. « Dans ces pays-ci, toute femme est un nègre. » (325.000 Francs.) Un ouvrage, une assertion, qui n’ont hélas ! quasiment rien perdu de leur actualité.

Alain (Georges) Leduc

prix Roger-Vailland 1991
pour Les Chevaliers de Rocourt (roman).

1. Alain (1868-1951), de son vrai nom Émile-Auguste Chartier.

2. Film de Robert Guédiguian (septembre 2009), traitant de l’action des FTP-MOI, initiales de Francs-tireurs et partisans - Main-d’œuvre immigrée.

3. Alan Greenspan (né en 1926), économiste de formation, a été le président de la Réserve fédérale, la banque centrale des États-Unis, du 11 août 1987 au 31 janvier 2006. Nommé par Ronald Reagan, un autre « connaisseur ».

4. In Le Monde, 15 septembre 2009, p. 7.

5. Cahiers Roger-Vailland, n° 3 (juin 1995), p. 141.

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