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La mise à nu du réel

Mis en ligne le 19/10/2006

En 1995, trente ans après la mort de Vailland, une question a été posée à des intellectuels et/ou témoins de sa vie : "Que représente pour vous Roger Vailland ?" Ces textes ont été publiés dans le numéro 3 des Cahiers Roger Vailland.

Au point de départ, comme souvent, le surréalisme, mais par le truchement cette fois du Grand Jeu. Faut-il s’en étonner, nous ne sommes encore que quelques lycéens fiévreux que mai 68 va venir dans quelques semaines incendier ? Nous avons seize, dix-sept ans, et fréquentons des lieux qui ne sont pas si dissemblables, et si éloignés que ceux de Reims, notre champenoise voisine... D’ailleurs, Maurice Henry n’avait-il pas, en 1927, alors qu’il était au collège de Cambrai, découvert le Manifeste du surréalisme, qui le poussa à entrer en correspondance avec René Daumal et Roger Vailland ?

Si les Frères Simplistes trouvent Reims ennuyeuse, nous estimons quant à nous fort peu pétillante Cambrai l’hennuyère.

De fil en aiguille — ce que l’on aime se faufiler, et repasser le chas, à cet âge-là... —, j’ai peu à peu lu la plupart des ouvrages de Roger Vailland, même si, je l’avoue, il m’est parfois arrivé de tiquer contre un aspect trop fabriqué, trop posé, de certaines choses. Le Colonel Foster, bien sûr... Et le lecteur d’Aragon que j’étais aussi devenu ne pouvait pas ne pas sursauter à cette réplique, dans Monsieur Jean, que m’avait prêté un ami :

« Hélène :
— L’homme chante au milieu des supplices, subit la torture sans ouvrir la bouche et meurt sous les coups en disant : si c’était à refaire, je referais ce chemin-là. »

Mais me voilà aussitôt replongeant — rechutant serait le terme le plus exact, qui fait appel au vocabulaire des drogués — pour les dernières pages de La Truite, par exemple, ou la manière dont Frédérique lance la boule de bowling, dans cette sorte d’alchimie du verbe que constitue l’œuvre de Vailland.

*

De ma formation, je suis un homme d’archives. J’aime me salir les doigts à la poussière des rayonnages pour tenter d’y puiser les facettes du réel qui se refusent encore à se donner au grand jour.

Je suis devenu étudiant en archéologie, puis jeune professeur de culture générale dans les écoles d’art, où j’enseigne essentiellement l’Histoire de l’art.

Je me souviens d’avoir vu un film très beau, très pudique, qui faisait allusion à la mort, parmi de jeunes femmes, de Roger Vailland ; j’ai vu La Truite, de Joseph Losey, dès sa sortie en salle, en 1982.

Un jour, j’adhère à l’Association (première mouture) des Amis de Roger Vailland.

Tenez, le 17 mai 1988, un mardi exactement — j’ai gardé la coupure de journal par devers moi —, je passe une annonce dans L’Humanité : « En vue d’un travail critique, je cherche tout document, livre, revue, article ou lettre de Drieu La Rochelle, Roger Vailland et Violette Leduc, ou les concernant. Des photocopies, même de choses jugées a priori anodines, seraient les bienvenues. »

Quelques lettres arrivent. Quelques livres, parfois dédicacés. Beaucoup d’articles de journaux.

Un journal, mais d’un autre bord celui-là, que je retrouve aujourd’hui, rend un hommage bien ambigu, à l’auteur de La Loi, qu’il décrit... « régnant sur sa meute bien typée à laquelle ne manquaient ni l’élégante, ni la femme populaire, ni le courtisan empressé ». Une simple phrase, un rien vacharde, bien dans le ton du « Grand Quotidien Vespéral de la Rue des Italiens », comme on disait alors, au détour d’un article consacré aux bars littéraires de Paris. (Le Monde du 5 août 1988.)

Voilà bien une manière fort discourtoise, au passage, d’évacuer la littérature...

*

Le prix Roger-Vailland, qui m’a incité à le relire, m’a rapproché encore plus, si faire se pouvait, de l’écrivain.

Et puis, ces dernières années, au gré de voyages, de conférences qui me portaient vers sa terre d’adoption, je suis allé rôder sur les lieux de Vailland, autour de sa maison, de sa tombe, à Meillonnas ; j’ai feuilleté ses manuscrits, à Bourg-en-Bresse.

Il m’aurait fallu noter ce qu’une de ses voisines, adolescente à sa mort m’avait dit de l’écrivain, définissant sa longue silhouette étique par son visage, la couleur de son pantalon, la façon qu’il avait de s’accouder en fumant une cigarette.

Un jour, j’ai signé un de mes ouvrages à la centrale nucléaire de Bugey. J’y ai rencontré Gilbert Dossat, le cuistot, qui se souvenait des fleurs, des plants de tomates sur les appuis de fenêtre, aux Alymes, et d’Élizabeth Vailland, qui faisait ses courses à pied. Son fils, qui a joué un rôle de figurant dans Un Jeune Homme seul, y a gagné un bel anorak neuf. Il y a Paule également, une belle femme qui ne cache pas certains regrets devant l’homme.

Je reviens généralement des « pays de l’Ain » avec une ou deux bouteilles de gnôle dans mon coffre, et en tête des images que n’auraient pas récusées l’auteur de La Fête, que je considère comme son livre majeur.

De ces quelques jalons, un peu décousus, mais je parlais d’aiguille, et de chas... j’aimerais finir — et ce sera l’occasion de répondre à votre deuxième question, sur la place de Roger Vailland aujourd’hui — par une longue citation d’un entretien qu’il octroya à France-Observateur (7. IX. 1960) :

Pour l’instant, je ne voudrais retenir de la relecture de Flaubert que cette leçon : l’opposition entre l’art engagé et l’art pour l’art est fallacieuse ; c’est un problème mal posé. L’engagement particulier à l’artiste en tant que tel, c’est « de descendre aux entrailles des choses » et de « rendre » exactement ce qu’il a découvert. Si l’on veut absolument qu’il soit utile, ce sera précisément en mettant à nu le réel dans toutes ses profondeurs, ce qui, par définition, ne peut servir que les causes justes.

Descendre aux entrailles des choses... Mettre à nu le réel... Voilà qui clouera le bec aux mauvais coucheurs... Ou leur nouera l’aiguillette.

Alain (Georges) Leduc
prix Roger-Vailland 1991
pour Les Chevaliers de Rocourt (roman).

© 2006–2007 Les Amis de Roger Vailland – Élizabeth Legros et Alain (Georges) Leduc, co-responsables de la rédaction.
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