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La Truite ou la symphonie des aveux

Mis en ligne le 19/10/2006

1. Le romancier et son sujet

En mars 1962, Vailland fait son premier et seul voyage à Hollywood, en préparation, avec R. Clément, du film Le Jour et l’heure (ÉI, p. 677–78) 1. Selon Clément, ce séjour l’a laissé parfaitement indifférent : « Il a regardé tout cela comme un autre monde, sans faire la moindre réflexion sociologique ou économique » (cité par YC, p. 870) 2. À plusieurs reprises entre 1961 et 1964, Vailland souligne dans son Journal son absence d’intérêt pour tout ce qui se passe en France et dans le monde. Quelques jours avant de commencer la rédaction de La Truite 3, il note : « Jour des hebdomadaires. Absolument rien à y lire. Il ne se passe plus rien en France, ni dans le monde, au moins vu de la France » (ÉI, p. 722). Toujours présent dans La Truite, le monde extérieur y est tourné en dérision par le romancier, qui va jusqu’à inventer des noms de machines, de procédés industriels. La vie s’est réduite à des gestes : ceux d’une société faite d’individus prisonniers consentants de leur individualité, et ceux de leur auteur enfermé dans son cocon. Deux reflets. Ce qui n’empêche pas La Truite d’être aussi une représentation lucide des prodromes d’un capitalisme mondialisé.

Dans La Fête 4, déjà, le monde extérieur est observé depuis le cocon du romancier ; les personnages, surtout le couple Duc – Léone, sont idéalisés, pratiquant « l’art de vivre » (LF, p. 217) tel que Vailland souhaiterait le pratiquer, tel du moins qu’il tient à le représenter aux autres. Au lecteur de deviner l’absence de vie derrière les narrations, les descriptions et les propos. Si Duc fait des raids vers le monde extérieur, c’est au volant de sa voiture (nouveau cocon), en compagnie de sa femme Léone, gardienne du repos de son mari. Malgré les déplacements dans l’espace, rien ne bouge dans le temps. Voici Alexandre, Duc, Jean-Marc et Léone, debout autour de la voiture où Lucie vient de s’asseoir : « “Nous sommes des statues de pierre, quatre solennelles statues de pierre” pense Duc » (LF, p. 196) : la fête finie, les personnages, comme des statues, reprennent leur pose d’avant, dans un décor de nature morte. Mais la fête aura au moins balayé le blocage du romancier Duc, qui avait planché pendant des mois sur une ébauche de roman sur son passé, sur l’Égypte, sur tout un monde où il n’a plus prise, ne trouve plus sa place. En 1961, Vailland note que « (le cocon, c’est quand je me crée avec moi-même pour matériau, dans les limbes) » (ÉI, p. 628). Il est conscient de ne plus être le romancier que les autres croient qu’il est : Costa Coulentianos, à qui il raconte l’histoire d’une femme entre deux hommes, s’enthousiasme : « Un sujet pour toi, il y a toute l’époque » ; mais Vailland note, laconique : « Bien sûr, dit Milan » (ÉI, p. 646).

La Fête, « roman de l’impuissance à écrire » (R. Ballet cité par YC, p. 799), naît d’un triple constat d’échec comme romancier : Vailland n’écrira ni un roman avec « au centre un révolutionnaire professionnel » (ÉI, p. 475), ni un roman de l’après-1956 (« pourquoi ne pas écrire les Nouvelles Affinités Electives ? » , ÉI, p. 633), ni un roman sur le bonheur (celui que Duc abandonne dans La Fête). Échec aussi des « fêtes amoureuses » après le drame d’Isabelle en 1957 (YC, p. 726–37), malgré des tentatives — ou des tours d’illusionnisme — avec des prostituées (ÉI, passim). La fièvre créatrice des années 1950-56 n’est plus qu’un souvenir : Vailland arrivera-t-il à surmonter l’obstacle, à mettre en forme le « non-sens universel » (ÉI, p. 531) ? Dans La Truite, ce non-sens s’exprime par le thème de l’arbitraire, qui parcourt tout le roman, surtout à propos de Frédérique (voir infra, 3).

Entre La Fête et La Truite, Vailland a relu son Journal, le trouvant « plus ferme, mieux composé que je n’espérais » (ÉI, p. 638). Il en envisage une publication, fût-elle posthume : « Je n’ai rien en cours en ce moment. J’attends qu’un projet prenne corps et j’écris mes œuvres posthumes. Oui, je tiens des cahiers intimes » (entretien avec J. Piatier, Le Monde, 16 février 1963, cité par YC, p. 883). Après la publication de La Truite, et le « malentendu total » (ÉI, p. 762 ; « tant de malentendus finiraient par m’ôter le goût d’écrire, et que pourrais-je bien faire d’autre dans la vie » , ÉI, p. 763, Note), cette intention revient en force, au point de devenir désormais son seul projet d’écriture littéraire (voir par exemple ÉI, p. 793–94, et surtout p. 797). S’il peut créer dans son Journal son propre monument, Vailland ne ressent plus la nécessité de « mettre en forme » sa vie en la transposant dans un roman, comme il l’avait fait dans La Fête, par exemple. Ce qui lui laisse trois possibilités : renoncer à écrire des romans, chercher des sujets hors de sa vie et de son entourage, ou faire de lui-même, sans transposition — et surtout sans idéalisation —, un sujet de roman.

C’est ce qu’il fera dans La Truite, se mettant en scène comme romancier-observateur, fasciné par Frédérique, une jeune femme rencontrée dans un bowling. Le roman prendra la forme d’une enquête menée par l’auteur-narrateur pour en savoir plus sur cette jeune « Arnaqueuse ». Avant de parvenir lui-même à « confesser » Frédérique, il aura recours à d’autres témoins (Rambert puis Saint-Genis : voir infra, 7 et 8). Mais une fois son but atteint, il ne reste au narrateur que de souhaiter que Frédérique « tienne » (voir infra, 6) : la « confession » de Frédérique est comme l’écho affaibli de la « fête » avec Lucie à la fin de La Fête. Car La Truite s’avère n’être autre chose qu’un rêve ; son déroulement n’aboutit à rien, ne s’achève pas, mais s’interrompt au mot fin, comme un rêve interrompu par l’éveil. Vailland lui-même revendiquera pour La Truite le statut de roman-rêve (ÉI, p. 744–45 ; voir infra, 9).

Il ne sera donc pas sans intérêt d’examiner ce qui se passe quand un romancier note, met en forme, écrit, rédige ses rêves afin d’en faire un roman. Vailland se sera-t-il autant « confessé », dans les deux manuscrits et la version définitive de La Truite, que dans son Journal 5 ?

2. L’écriture et l’aveu

Zola, déjà, disait : « Je renonce à voir clair dans ce que je fais, car plus je vais et plus je suis convaincu que nos œuvres en gestation échappent absolument à notre volonté. » 6 En effet, pendant les premières étapes de la création romanesque, mettant sa volonté en roue libre rêvant en plein jour, le romancier obéit à de vieux automatismes, à des réflexes instinctifs. Ce « matériau » se dépose dans les avant-textes sous forme de bribes de phrase notées à chaud, de scènes ébauchées. Il y a aussi des ratés : la machine se grippe, ou tourne à vide. Par exemple, après avoir écrit onze feuillets plus ou moins rédigés du début de la première version du chapitre V (ms1 fo 385-95), Vailland les résume ainsi :

On liquide Rambert et Lou [tableau de composition, 6 juin]

Mais le lendemain, avant de consacrer encore quatre feuillets (fos 397–400) à Rambert, il a du mal à faire repartir son récit :

Je demande à Mariline / – Comment était Rambert avant la guerre. / – Un petit gars qui serrait les fesses. / ça me fait suer, ça me fait chier, ça me fait mal au ventre / ça me tourne les sangs / ça me fait froid dans le dos / il a les foies, il eu [sic] mal au foie / le souffle coupé / j’étouffe de rage – / ça me glace le sang, / les jambes coupées / Voilà le vrai de l’animal. Ce que l’homme y ajoute, c’est de dire : je me fais chier, ça me fait chier (et le jour où mon ventre a été de pierre.) la psychologie je m’en fous : citation de Marinetti /le propre de l’homme : 1o dire je me [mots non déchiffrés] 2o pouvoir transformer, créer les conditions qui… qu’on ne se fait plus chier / J’en étais déjà au deuxième chapitre de l’Arnaqueuse. [fos 396-97]

Parmi cette dizaine d’expressions, certaines figureront dans le « Petit dictionnaire du Corps Humain » que Vailland consignera, un an après, dans son Journal (ÉI, p. 785–91). Au cours de cette association libre surgit un souvenir (« le jour où mon ventre a été de pierre ») auquel Vailland a déjà fait allusion dans son Journal (ÉI, p. 719–20), et qui sera enfin intégré au récit de La Truite au stade du ms2 (voir infra, 4).

Dans son dernier roman, Isabel Marie fait dire à la narratrice que « [l]e désir de l’aveu se tapit en toute existence […]. Les livres sont faits de mots mais surtout de silences : ce que l’auteur nous tait, transforme, rature. C’était cela que je voulais explorer, ce que le romancier a effacé. » 7 Je propose d’examiner ce que Vailland tait, transforme, rature, sous le triple signe du désir (de pénétrer, de posséder, de fusion), de l’angoisse (de fusionner, d’être possédé, d’être pénétré) et du refuge (dans un lieu clos, sûr, rappelant le ventre maternel).

3. Le désir de fusion : Frédérique, fille–merveille et « fille–moi »

Dans la réalité, Frédérique était le nom d’« une jolie prostituée de vingt-cinq ans que les Vailland avaient connue à Lyon un soir de novembre 1962 » (YC, p. 884). Or dans le roman, le trait constitutif du personnage de Frédérique est sa virginité. René Ballet rappelle que « le personnage de la fille vierge vivant au milieu de (et de) la débauche était un rêve de RV (viz La Visirova) 8 ». Quant à la Frédérique de Lyon, René Ballet se demande : « Pouvait-elle vivre de ses charmes et rester vierge ? Peu probable mais pas impossible à 100 % (voir les « raffinements » de Madame Merveille). » 9

Quand on suit la genèse du personnage dans le roman, un jeu complexe d’hésitations et d’affirmations apparaît. Au stade du ms 1, le premier portrait de Frédérique insiste sur le côté enfantin du visage, son « air d’extrême jeunesse » (fo 19, ms2 fo 29 et p. 25), un air

inachevé ; pas tout à fait dégrossi, le baby fat [fo 20]

Vers cette époque, Vailland a été sensible au baby-fat de l’adolescence. Avant La Truite : « Colette, l’autre jour gauche-rusée, habile-maladroite, encore embuée de baby-fat » (ÉI, p. 696, 9 septembre 1962) ; après : « A passé Catherine 17 ans, maxillaire carré caché sous le baby fat » (ÉI, p. 778, 21 août 1964). Mais le portrait de Frédérique s’achève sur des notations provisoires :

Assez grande [« haute », écrit au-dessus], pas haute [« grande », écrit au-dessus], la jambe longue ( ?) [fo 20]

Au ms2, l’inachèvement prime toujours, mais désormais le regard de Frédérique est

comme pas tout à fait dégagé de l’animalité de l’enfance [fo 29 et p. 25]

Son inachèvement, son baby fat, sont les

dernières soies du cocon dont elle était en train de se dégager [fo 29 et p. 25]

Mais dès le ms1 Frédérique s’affuble aussi des traits–étalons de la fille–merveille de l’imaginaire de Vailland. Le narrateur dit à Mariline :

Elle a tout ce que j’aime chez les femmes, chez les bêtes, chez les plantes, dans les fleuves : elle se développe avec indifférence [fo 23, ms2 fo 32 et p. 26 ; ce vers emprunté à Baudelaire lui sera rendu plus tard : p. 56–57]

Elle a naturellement de la tenue [fo 24, ms2 fo 33 et p. 27]

elle ne peut pas trébucher, faire de faux pas [fo 28 ; cf. ms2 fo 38 et p. 29]

Mais Mariline le/nous avertit :

— Tu ne vois que ce que tu veux voir. C’est comme quand tu faisais de la politique. [fo 28]

Cette dernière phrase, maintenue au ms2, disparaît de la version définitive. Surtout, Frédérique est inaccessible ; Mariline dit au narrateur :

— Tu as vraiment très envie de Frédérique ? me demanda-t-elle gentiment. / — Frédérique n’est pas pour moi. […] c’est compact, dur, dense, ça forme bloc, ça ne laisse rien pour être saisi [fo 69–70 ; cf. ms2 fo 79 et p. 49–50]

Le portrait de Frédérique s’enrichit d’un trait familier ; elle a le

maxillaire carré, son enveloppe de chair à peine arrondie par l’embonpoint de l’extrême jeunesse [fos 58–59 et p. 39]

En effet, une nouvelle image de Frédérique, plus gaie, plus assurée, s’est soudain imposée à Vailland :

apparition du rire de Frédérique [tableau de composition, 29 juillet]

Le rire de Frédérique a le pouvoir miraculeux de transformer le monde et d’y transporter le narrateur, comme le sourire de la mère occupe tout l’univers du nourrisson. Du coup, Vailland transforme plusieurs passages. Au ms1, les présentations faites,

Frédérique se tenait un peu à l’écart, les yeux baissés, modeste et réservée. Elle ne bougea pas. [fos 47–48]

Au ms2, au lieu de se tenir à l’écart, Frédérique prend les devants, dans un geste qui n’est pas sans rappeler la manière franche, directe, d’Élisabeth Vailland :

La femme se dégagea de la main de Rambert passée sur son épaule. – Je m’appelle Frédérique, dit-elle vivement [fo 59 ; cf. p. 40]

Vailland transforme aussi la voix de Frédérique. Au ms1, le narrateur insiste sur sa voix monotone (fo 61), son ton détaché (fo 65). À une remarque de Rambert, Frédérique réagit sans intonation (fo 59) ; au ms2, à la même remarque, elle rit de nouveau (ms2, fo 71 et p. 45). À ce stade du ms1, l’action marque un temps d’arrêt, de gêne générale ; personne ne s’efforce

d’aider les autres à sortir d’une situation embarrassante. La gêne des autres nous amuse, nous est indifférente, ou bien nous essayons d’en profiter, et de toute manière c’est sans importance [fo 48]

Rédigeant le ms2, Vailland recopie tout ce passage (fo 60), puis il le barre, ainsi que quelques lignes sur les yeux baissés de Frédérique et le regard redevenu dur de Rambert. Désormais, ce que Lou provoquera, c’est le rire de Frédérique, un rire qui balaie la gêne, l’indifférence générale :

Lou s’avança aggressivement [sic]. Elle s’adressa à Frédérique : / — Qu’est-ce que vous lui voulez à mon crétin ? / Frédérique releva la tête et rit. Un rire sonore, un rire clair, un rire enfantin sans arrière-pensée. Le bowling s’éclaira. La baleine avait ouvert sa gueule et nous nous trouvions dans une prairie, au printemps, près d’un torrent près d’un courant d’eaux-vives [fo 61 ; cf. p. 40]

Le rire de Frédérique devient l’emblème de la première rencontre avec Frédérique qui est à l’origine du roman :

C’est par son rire enfantin que Frédérique fit son entrée dans notre vie à tous, un soir de juin 1961, au bowling du Point du Jour [ms2, fo 61 ; cf. p. 40. Cette phrase, reprise mot à mot, est rajoutée en bas du fo 462 ; cf. p. 253 et aussi p. 280 et p. 287]

La répétition de cette phrase trahit la curiosité de l’auteur, pour qui l’évocation de la rencontre avec Frédérique constitue un moyen de remonter à l’origine de son obsession avec une femme jamais pénétrée.

Cependant, au cours de la rédaction du ms2, l’impulsion qui avait été à l’origine de la fascination de Vailland avec Frédérique est progressivement mise à distance. Le regard du narrateur sur Frédérique devient celui d’un homme qui, à l’encontre de Rambert ou de Saint-Genis, ne cherche pas à la séduire (voir infra, 6.) ; il préfère revivre avec Mariline ses souvenirs d’un temps où elle, Mariline, fut pour lui la Mère idéale. Du coup, même le rire de Frédérique est relativisé, face au souvenir du rire de Mariline :

Quand nous étions amants, elle riait le matin au réveil ; rien ne peut donner tant de bonheur à un homme. Frédérique aussi rit, c’est un rire enfantin et cruel ; Frédérique est inhumaine, elle date d’avant toute civilisation et c’est pour cela qu’elle nous fascine [ms2, fo 511 ; cf. p. 280]

Au ms1, déjà, le narrateur éprouve bien plus d’exaltation à « tenir » cette jeune fille par la parole, la confession, qu’à la posséder sexuellement. Il exulte :

Je la tenais. Il était temps […] je tenais à garder le contrôle de sa confession et surtout de mes questions [fo 297 ; cf. ms2 fos 352-53 et p. 196]

Et plus tard :

Je la tiens. Elle est plus animale qu’un vrai animal. [fo 356 ; cf. ms2, fo 424, où Vailland rajoute :] Quel éloge ! [cf. p. 233]

Placée sous le signe du désir permanent, non assouvi, Frédérique est d’abord investie des attributs de la toute-puissance, et en premier lieu celui de la souveraineté :

Mais Frédérique a provoqué la cristallisation. / Le seul personnage souverain, comme la foudre de Cléopâtre, qui ne peut pas être atteint [fo 399]

Au ms1, Jasseron/Saint-Genis dit d’elle :

Elle est à sa place partout. Elle se tient bien, elle se conduit bien, s’adapte au milieu sans laisser prise, sans rien perdre de sa souveraineté de son intégrité de bête sauvage [fo 413 ; cf. ms2 fo 528 et fo 540, et p. 287, p. 293]

Mais au ms2 le romancier-narrateur se reprend, car que Frédérique soit « inatteignable » pour lui (et pour les autres) ne signifie pas nécessairement qu’elle soit un personnage « souverain ». La projection sur Frédérique de la « souveraineté » disparaît :

Frédérique fermée dans son intégrité de bête sauvage est aussi inatteignable que la petite-fille d’Isaac [foo 540 et p. 293]

Du reste, le narrateur a déjà atténué cette attribution :

Frédérique, jusqu’ici, quoique sa démarche puisse être celle d’un personnage souverain, reste une indéterminée [ms2 fo 341 et p. 190]

Mais derrière ces affirmations et ces hésitations se profilent des images, bien plus menaçantes, de solitude, associées au personnage du vieil Isaac (« Moysès » au ms1) qui, selon le narrateur,

méprise les hommes [ms1 fo 412 ; cf. ms2 fo 537 et p. 292]

Si au ms2 Saint-Genis affirme :

— Isaac n’est pas seul. [fo 538 ; cf. p. 292]

c’est en s’appuyant sur l’exemple de la petite-fille d’Isaac, qui « a pris clôture » pour échapper à Isaac, qui s’acharne, à soixante-dix-huit ans, à « briser la clôture » de sa petite-fille. Le romancier semble s’associer simultanément à celui qui veut briser la clôture et celle qui se fait inatteignable.

Quoi qu’il en soit, il est inutile de se demander si la Frédérique de La Truite est réellement

intégrée à elle-même […] légitime [ms1 fo 400]

Sa légitimité, c’est le narrateur qui la lui confère. Les souverains du monde contemporain, Vailland ne l’oublie pas, ce sont les tamanoirs, et non pas Frédérique. Admettre que Frédérique n’est pas un personnage souverain, c’est reconnaître que lui-même ne l’est pas ou ne l’est plus ; Vailland supprime au ms2 deux phrases à la fin d’un passage du ms1 sur « le rapport de forces », dans un vivier ou ailleurs :

J’aime à la passion les spectacles de la vie. Jadis j’ai eu l’ambition de collaborer à changer la face du monde. Chaque âge à [sic] ses plaisirs [fo 122 ; cf. ms2 fos 139-40 et p. 84]

Faire, puis taire l’aveu que le narrateur met sur le même plan le plaisir d’aujourd’hui à regarder les truites et l’ambition, autrefois, de changer le monde constitue un désaveu du personnage-écran qu’avait représenté Duc, dans La Fête. Mais il reste que, dans La Truite, la « passion » dominante du narrateur est de confesser et de connaître Frédérique : le narrateur de la version définitive est-il une version déchue de son auteur, ou son fidèle reflet ?

Une note, à propos de l’évolution de l’image de Frédérique au chapitre IV, donne une indication décisive de l’image que Vailland se fait d’elle :

au début, / moins de grâce pour Frédérique, moins de sûreté d’elle-même, sauf affectée, / un adolescent [sic] vif et gauche…

À plusieurs reprises dans son récit, insistant sur le côté androgyne de Frédérique, Vailland lui fait endosser l’initiative d’un refus d’être ou de paraître femme. Vers l’âge de quatorze ans « [e]lle avait été vexée d’avoir tout à coup des seins : une prise pour les hommes ; elle s’était d’abord serrée avec une bande Velpeau » (p. 202). À Los Angeles avec Saint-Genis, après un passage chez le coiffeur de l’hôtel, « La voilà avec le cheveu court, à peine bouclé, plus adolescente que jamais » (p. 160). Saint-Genis la revoit « marchant nue dans la chambre, comme un garçon dans le vestiaire du stade » (p. 136) 10.

Ainsi se dessine une image de Frédérique, femme phallique, habile, adroite avec les mâles comme avec les femelles, ramenant l’auteur-narrateur dans un monde d’avant l’individuation sexuelle, le monde rassurant, apaisant, du petit enfant avec la Mère pré-sexuée. Avec les truites, comme avec Galuchat, Frédérique est infirmière, technicienne de la sexualité, tant avec les truites femelles (p. 217–18) que mâles : « Elle le prenait, l’apaisait, pressait le ventre. La laitance jaillissait dans la cuvette » (p. 218). Femme non pénétrée par un mari psychologiquement impuissant (« Galuchat était pédéraste. […] ils avaient fait amitié près du bassin des reproducteurs », p. 230), Frédérique peut, sans risquer de provoquer la jalousie de l’auteur-narrateur, jouer l’infirmière : ayant à subir les tentatives infructueuses de Galuchat quand, poussé par son tuteur-amant, Galuchat se met en tête de lui faire un enfant (p. 234), « elle s’estimait même moins à plaindre que les infirmières […] ; il lui arriva de s’attendrir, maternelle » (p. 235).

Mais cette image sécurisante est instable, puisque toujours menacée dans l’imagination de l’auteur-narrateur par d’autres projections, nées d’angoisses profondes, et elles-mêmes génératrices d’angoisse. Frédérique n’agit pas toujours seule ; dès le début de la composition de La Truite, l’idée se forme de l’associer à un « clan » d’adolescentes :

le clan nouveau qui baisent [sic] bien sûr mais en évitant les salauds [note préparatoire]

Presque aussitôt, l’idée s’impose qu’elles ont pour règle de ne pas se laisser pénétrer ; sur le même feuillet, Vailland rajoute dans une écriture plus grande :

le clan redoutable des filles qui, les difficultés formelles des mœurs surmontées, couchent sans baiser, se font des complicités à qui couchera le plus sans baiser, payer l’homme en monnaie de singe [cf. p. 196]

et, sur un autre feuillet :

avec un groupe de petites copines F. arnaquait sans coucher [cf. p. 199]

Ces « trois jeunes filles de la classe de troisième au lycée de Lons-le-Saunier » (p. 196) reproduisent, avec un apparent changement de sexe, les quatre adolescents du lycée de Reims que furent Roger Vailland, Roger Gilbert-Lecomte, René Daumal et Robert Meyrat (JR, p. 326 ; voir aussi YC, pp. 66-70, et Le Regard froid, p. 121). Mais leur assurance et leur audace croissantes (« Ayant vu un western, elles disaient maintenant scalper », p. 211) représentent moins un nouveau phénomène social que la menace toujours présente dans l’imaginaire de Vailland que la fille-merveille se métamorphose en Mère (ou Grand-Mère) masculinisée, châtrante, celle qui n’a jamais cessé d’être dans ses fantasmes « l’homme-modèle tout-puissant dont il lui fallait absolument se rendre maître » (JR, p. 336 ; voir aussi infra, 6). Écrivant La Truite, il s’agit pour Vailland d’enlever à la grand-mère « son pouvoir d’inspirer la terreur » (JR, p. 337).

Mais en décidant, au moment d’entamer la deuxième version du chapitre IV, de faire de Frédérique une truite solitaire

opté pour La Truite [tableau de composition, 5 septembre]

l’auteur-narrateur se trouve aux prises avec un ennemi qu’il ne peut soumettre qu’au prix d’un corps-à-corps violent, à la vie à la mort, comme Milan se débattant frénétiquement avec le corbeau 11. Justement, au cours de ses recherches dans des livres sur les truites, il tombe sur ceci :

« Je tiens une énorme truite, mon cœur est monstrueusement gros… je la serre à deux mains, son ventre lisse, ses larges ouïes, ses reins qui roulent comme un biceps… Je l’ai étranglée à deux mains pendant que sa lourde queue battait mes genoux » [ms2 fo 455 et p. 248]

Du coup, l’auteur-narrateur se retrouve sur le même plan que Rambert (alter ego perdant de Vailland : voir infra, 7), marié à Lou, femme phallique. Au ms1, Rambert dit au narrateur :

Elle doit avoir un énorme magot caché […] elle attend ma mort [fos 390-91]

Au ms2, l’image devient plus directe :

Rambert ne serait pas surpris que Lou ait un énorme magot, caché quelque qu’elle exhibera quand il sera mort » [fo 488 ; cf. p. 269]

« Énorme », comme « formidable » : mots-talismans chez Vailland, associés aux Mères ; les femmes qui aiment être enceintes, affirmera-t-il, ont le besoin « d’entretenir et de faire grossir en soi puis de pousser hors d’elles une formidable bite » (ÉI, p. 750). Notion confirmée par un psychanalyste éminent : « Elles concevront donc un jour. Et l’enfant qu’elles mettront au monde par leur sexe leur fera, en quelque sorte et peu ou prou, office de ce qui leur aura manqué et qu’elles auront donc heureusement eu raison de chercher à avoir. 12 »

Le seul moyen que Vailland possède pour rivaliser avec la femme-qui-accouche-du-phallus est l’écriture, ainsi qu’il le dit sans ambiguïté dans son Journal : « nous poussons suons l’image de nous-même et la mettons en circulation, / et nous restons nus jusqu’à la prochaine poussée, / nus, fragiles, craintifs, tellement anxieux qu’un jour rien ne repousse » (ÉI, p. 751). La Mère, la mer : toujours à recommencer. Or voici que, à un stade très tardif de la rédaction du roman (entre le ms2 et la version définitive), Vailland rejette l’association Frédérique – truite : immédiatement après le passage cité (voir supra) sur l’énorme truite avec sa lourde queue, il rajoute une page qui se veut rassurante, objective, mais qui a pour effet d’estomper singulièrement, voire de dissiper, l’image qu’on a de Frédérique : « Voilà qui me plaît. Mais je ne suis pas persuadé que Frédérique soit une truite. […] Peut-être Frédérique est une sainte ; peut-être pas. […] Je commence à la saisir dans sa singularité. […] Ainsi Frédérique pour moi commence-t-elle à être Frédérique » (p. 248–49). En écartant le trope de Frédérique, truite phallique, Vailland mine l’édifice métaphorique pour lequel il n’avait pourtant « opté » qu’au moment d’entamer la deuxième version du chapitre IV. Cette instabilité au niveau métaphorique témoigne de contradictions non résolues dans l’imaginaire du romancier : contradictions dont le rejet est suivi d’une tentative de construire une alternative, qui risque constamment de basculer vers l’image si violemment rejetée.

4. Le désir de fusion engendre l’angoisse : le voile

Pendant les dernières années de sa vie, la volonté d’affirmation virile de Vailland subit les assauts de pulsions, de frayeurs, de cauchemars, de souvenirs, liés à la pénétration anale, associée à des images d’hommes dévirilisés ou de femmes virilisées. En janvier 1963, de retour dans « l’œuf » de Meillonnas (« j’ai élaboré un œuf », ÉI, p. 709 ; voir infra, 5), Vailland fait le récit d’un incident qui lui est arrivé près de Bardonecchia, alors que sa Jaguar (« l’outil magnifique devenu inutile », ÉI, p. 711), sans chaînes, patine dans la neige ; « toutes les autres voitures passent sauf moi, mon outil ». Les deux hommes en Fiat 500 qui viennent le dépanner, « deux hommes méchants, l’un à moustaches », se transforment, quand Vailland reprend son récit le lendemain, en « deux voyous castrateurs, l’un avec des moustaches ». Ce n’est que « une fois dans notre maison, à l’abri » (souligné par Vailland), que survient l’angoisse, et que Vailland prend conscience « de l’importance mythique pour moi […] de l’ensemble de la scène ». Cette angoisse, précise-t-il, est « liée à des obsessions sodomites ». En rêve, il trouve un verbe (mais ne peut se rappeler lequel) « qui exprime un acte commun en cet incident, la production littéraire et le fait de chier » (ÉI, p. 712). Enfin, il retombe « dans la distraction de soi en faisant l’amour selon le rite correspondant à l’obsession ».

Les résonances pour Vailland de l’incident dans la neige se font sentir au cours des deux campagnes d’écriture de La Truite : au ms1, le passage sur les fonctions corporelles (fos 396–97 ; voir supra, 2) constitue en partie une reprise du rêve du 13–14 janvier. Ce souvenir ressurgit au moment où Vailland cherche le moyen d’introduire la conversation que le narrateur a, au chapitre V, avec Mariline :

(cette conversation se passe au bowling, où je suis retourné avec Mariline pour vérifier le premier chapitre de mon Rambert roman) [fo 400]

Mais un autre faisceau de souvenirs mal ou non maîtrisés remonte à la surface à ce stade du ms1 : en septembre 1962, Claire Brandeis avait raconté à Vailland le suicide (en février 1962) de sa sœur Andrée, la première femme de Vailland : « son récit […] m’avait étrangement alourdi, comme une pesanteur ventrale » (ÉI, p. 697). Plus tard, quelques semaines avant de commencer La Truite, Vailland s’était brouillé avec Françoise Giroud, directrice de L’Express, après qu’un long article y avait paru démontrant, à l’occasion de la publication du Regard froid, les contradictions de Vailland (YC, p. 882–83). Celui-ci note dans son Journal qu’il avait senti son séjour à Paris « comme une disgrâce » : « l’injure que je ne peux pas venger me grippe […], il y a des travaux qui me font suer et d’autres qui me font chier, Andrée se jetant par la fenêtre, mon ventre se change en pierre, etc. » (ÉI, pp. 719–20, 23 mars 1963). Cette image figure dans une brève notation déjà citée (voir supra, 2) :

(et le jour où mon ventre a été de pierre.) [fo 396]

Près de quatre mois plus tard, Vailland aborde une nouvelle fois le chapitre V. Il reste bloqué toute une semaine (du 26 septembre au 2 octobre : « cassé, brisé, vidé », selon le tableau de composition) sans arriver à faire démarrer le dernier chapitre de son roman. Enfin, ça repart ; il note :

retrouvé l’élan dans la hâte de me débarrasser de Rambert / mais je commence à faire la même paranoïa que lui [tableau de composition, 3 et 4 octobre]

Il a enfin trouvé le mot qu’il faut pour décrire la condition de Rambert :

Il regarde en bas. / Non. Il a le voile [fos 480–81]

Le « voile » est enfin mis à distance : c’est Rambert qui « a le voile », et, accessoirement, Lou :

À y bien réfléchir, quand j’ai rencontré retrouvé Rambert et Lou au bowling du Point-du-Jour, ils avaient le voile déjà [ms2 fo 483 ; cf. p. 267]

L’année suivante, Vailland emploie dans son Journal la même expression pour décrire un incident semblable : « Un peu inquiet sur l’autoroute au retour [de Paris à Dreux] : j’ai senti le voile (noir) » (ÉI, p. 742). La même année, Vailland définit ainsi le sens qu’Élisabeth et lui donnent à cette expression : « quand nous voyons quelqu’un qui n’est plus dans le coup de ce qu’il dit et qui parle quand même, nous nous faisons signe : il a le voile » 13. Mais il en avait déjà donné dans son Journal une interprétation plus sinistre, alors qu’il était en sevrage d’alcool : « Le voile est encore sur moi mais il tend à se soulever à certaines heures de la journée » (ÉI, p. 616).

Quant au « ventre de pierre » du ms1 (fo 396), au ms2 Vailland situe l’incident pendant le voyage du narrateur vers Mariline ; fonçant sur Paris, il regarde et interprète

de gros nuages gris et noir [fo 503, feuillet dont il existe deux versions ; cf. p. 276]

Suit un long passage où le narrateur voit dans la forme des nuages successivement

l’œil de Frédérique [fo 507 et p. 278]

le voile noir qui enveloppe Rambert et dont quelque pli évidemment s’est accroché à moi [fo 507 et p. 278]

un grand P, lettre blanche sur fond bleu, je freinai, obliquai, stoppai. J’étais couvert de sueur et mon ventre pesait comme une dalle de pierre, cela ne me trompe jamais ; je venais de laisser la mort derrière moi [fo 507 et p. 278] 507 et p. 278 ; tout ce passage (fos 507 et p. 278] 503–08 ; cf. p. 276–78) a subi de nombreuses modifications sur le ms]

Ainsi Vailland réussit-il à incorporer dans son récit l’incident dans la neige du mois de janvier, le séjour à Paris du mois de mars, et le thème du « voile » déjà introduit à propos de Rambert, associé désormais à des images rassurantes : il va à Paris, il va vers Mariline, avec qui il prend rendez-vous pour le soir même. Symboliquement, c’est Mariline qui se charge (c’est Vailland qui la charge…) d’éloigner de lui tout ce qui risque d’abaisser sur lui le « voile ». C’est en fin de compte Vailland disant au lecteur : voilà, je ne flambe plus, mais je sais jouer avec le feu, en le maintenant à bonne distance.

Mais à propos du « voile » une autre question se pose : constitue-t-il un obstacle, ou une nécessité ? Reprenons le long passage sur Rambert et « le voile » (ms2 fos 507 et p. 278] 481–85 et p. 266–68). Au début, l’insistance sur le mot « action » (cinq fois en quatre lignes, p. 266) suggère que c’est surtout « l’homme d’action » qui n’a jamais prise sur le réel. Le reste du passage, pourtant, indique que le « voile » se situe à la source même de la vie. Tout commence par une phrase notée sur une feuille isolée et reproduite telle quelle dans le ms2, précédée par un demi-aveu :

Voilà sans doute pourquoi j’écris La Truite. Je suis fasciné par ce grand voile noir dans lequel se debattent les prochains cadavres [fo 484 et p. 268]

Vailland ajoute :

L’un d’eux vient de sortir de chez moi, un politique. […] Je me suis assis sur la berge, je verrai bientôt passer au fil de l’eau son corps enveloppé de noir [fos 484-85 et p. 268]

Mais il a déjà précisé que ces hommes d’action, ces prochains cadavres, cherchent (sans le savoir) une fente dans le voile, par-dessus ou par-dessous. C’est un voile noir, sans fente [fos 481–82 et p. 266–67]

Par cette image crue, Vailland fait du « voile » , qu’il soit celui de Rambert, du politique, ou du narrateur, l’équivalent masculin de la virginité de Frédérique qui refuse la pénétration. Nous verrons que c’est le seul moyen pour Vailland d’écarter la terreur du vagin qui dévore (voir infra, 6). Ce n’est pas par hasard que le narrateur se dit « saisi par un mouvement d’effroi » (fo 483 et p. 267) quand il rencontre un de ces hommes se débattant dans un grand voile noir : face au « voile », il est écartelé entre l’effroi et la fascination.

5. Premier refuge contre l’angoisse : le « val verdoyant près d’Angoulême »

Vailland se sait, depuis longtemps, hanté par la tentation (qui nous guette tous) du retour dans le ventre maternel. Tout au long de « l’année-Truite » surgit plus que jamais, dans son Journal, la peur de se laisser posséder, absorber, pénétrer, en même temps qu’il est fasciné, au point d’y chercher refuge, par les instruments mêmes de cette absorption, que ceux-ci soient (maniés par) des femmes ou représentés par une maison en propriété (voir par exemple ÉI, p. 687 et p. 714), une île-œuf comme la Réunion ou le bowling de La Truite, ou le milieu liquide (en 1950 à Capri ; le vivier des truites). Il se déclare : « Contre la Mer. Pour le Parc. La première condition du Parc est la clôture. Pour la Clôture » (ÉI, p. 687). À Porquerolles : « Un jardin est clos pour préserver la culture, un parc pour maintenir la sauvagerie. L’être vivant aussi est d’abord clos. […] je déteste les îles » (ÉI, p. 698). Parce qu’une île est entourée par la Mer/Mère ? Peu avant de commencer La Truite, il évoque à propos de la Réunion « [l]a peur de l’Occidental devant une société qui se décompose. On se retranche de la communauté. On se mutile de la civilisation. On se coupe de l’univers. Un vrai retour dans le ventre maternel. / Dans l’œuf. À l’abri de la coquille. » 14 Pendant ou après la campagne d’écriture de La Truite, il dessine, six fois, le plan schématisé de sa maison de Meillonnas, son « terrier » ; sur un de ces plans (voir Figure 1.), il représente par des flèches les accès entre les diverses pièces et dépendances. Situé à l’endroit le plus reculé, le plus secret : l’accul, petite pièce dont la fosse (son bureau-bibliothèque) constitue le seul accès. De Pierre Soulages, il écrit dans son Journal : « Il a édifié un palais, j’ai élaboré un œuf » (ÉI, p. 709). La recherche de l’œuf domine largement la détestation de l’île. Vers la fin de sa vie, il constate la déchéance que représente cette recherche de « l’œuf » : « Peut-être étais-je plus réellement détaché [vivant, de 1945 à 1947, à l’hôtel Pont-Royal] qu’aujourd’hui, ni maison, ni réputation […], peut-être cela tend-il à me changer en chose, c’est le contraire de la flamme-forme » (ÉI, p. 799–800).

Écrivant La Truite, Vailland se remet à imaginer un lieu idéal, réunissant des souvenirs d’enfance consignés quelques mois plus tôt dans son Journal : « En 1917, je souhaitais la victoire des Allemands pour rester à Teilhède, et qu’y vienne me rejoindre ma mère dont j’étais amoureux » (ÉI, p. 689). Il songe aussi à son voyage de 1958, voyage qui, outre un long séjour à la Réunion, le mena à Ngorongoro Crater, au Tanganyika, où il fit un séjour heureux, dont le souvenir figure dans son Journal peu avant (ÉI, p. 706) et peu après (ÉI, p. 738) la composition de La Truite. Dans son roman, il prête un souvenir semblable à Jasseron/Saint-Genis, alors que celui-ci survole avec Frédérique le Canada :

Dans le parc à l’abandon de Nanterre, il y avait un pré entre les rangées de vignes. Il s’enfouissait dans l’herbe, à la sortie de l’école, pour lire Fenimore Cooper [ms1 fo 222 ; cf. p. 145]

Au ms2, il ajoute :

puis le pré avait été vendu [fo 254 et p. 145]

Ce souvenir d’enfance constitue-t-il son ultime refuge intérieur, plus reculé, plus secret encore que, dans sa maison de Meillonnas, l’accul ? L’attirance sexuelle éprouvée pour son Arnaqueuse ayant suscité au cours de l’écriture du ms1 des angoisses profondes (voir supra, 4), Vailland subit la nécessité d’imaginer un refuge idéalisé. Aux ultimes jours de la première campagne d’écriture, il se laisse rêver à un paradis, situé « dans un val verdoyant près d’Angoulême ». À trois pages d’intervalle, il écrit :

Je suis allé dans un val verdoyant, près d’Angoulême. [fos 403 et 406]

Et il note :

inventé : dans un val verdoyant près d’Angoulême [tableau de composition, 7 juin]

Avec cette phrase-fétiche, cette incantation, Vailland fait du « val verdoyant » le dernier avatar de son lieu idéal, refuge imaginaire mais indispensable. Un lieu clos où il se sent en liberté, dans la sécurité de la matrice maternelle 15.

Dans ce val verdoyant, Vailland réunit presque tous les personnages du roman, et quelques autres 16. Comme dans un rêve, on assiste à la projection de plusieurs « moi » de Vailland dans des personnages à peine esquissés (pour les fos 406, 409–11, voir Figures 2-5) :

Ce qui n’existe plus : tout est en ordre. […] dans le parc, une allée cavalière, dans une futaie / — Qui sont-ils ? / — Des amis de ma femme. / Un ancien responsable F. T. P. [Bourbon ?] / Deux jeunes filles, des… / Un bal d’enfants. / Et Galuchat ? / La jeune femme aveugle. / — Frédérique. / Frédérique sert les sorbets. Deux Américains : ils ne sont pas saouls, [fo 407]

[…] La nuit, dans les couloirs, une ombre furtive, dans une robe de chambre de dentelles. […] [fo 408]

Il est question de faire des améliorations dans le parc :

et l’entrepreneur - / finir par un cours d’architecture paysagiste [fo 409]

On demande à Marie/Clotilde, la femme de Jasseron/Saint-Genis, des conseils psychologiques :

Deux amants désunis : / — Marie, nous te prenons pour arbitre – chacun raconte sa vie à tous ? [fo 409]

C’est Jasseron/Saint-Genis qui joue le rôle de guide-initiateur, empêchant le romancier-rêveur-narrateur de s’absorber complètement dans son rêve :

C’est Jasseron qui fait le commentaire, qui m’explique qui sont ces gens… / Moi, je crois que c’est le paradis retrouvé, ma continuelle et raisonnable hantise (exemple de la Réunion) / Jasseron démystifie cela aussi / 1o ils ne font que passer, j’ai eu de la chance ce jour-là. [fo 409]

Ensuite, Vailland esquisse un portrait, révélateur, de la femme de Jasseron/Saint-Genis :

2º sa femme, l’aimable aveugle. / elle a été bien élevée, comme sa propre mère à lui. C’est une survivance [on peut lire « survivante »]. Une femme bien élevée ne peut pas devenir complètement folle, / mais déjà morte / c.à.d., ne s’appartenant pas, reste fidèle à une idée qu’elle s’est fait [sic] d’elle-même quand devenue aveugle, et conforme à son éducation, / continue, tient le coup, bonne par devoir / ? le roman de la femme de Jasseron / elle a cru découvrir l’amour, avant de devenir aveugle : dans son idée à elle un châtiment [fo 410]

Au ms2, Vailland précise que c’est depuis la mort de son amant qu’elle est devenue presque aveugle 17 :

un voile s’était abaissé devant ses yeux [fo 515 et p. 282]
c’est un cœur tendre, une nature sensible [fo 516 ; cf. p. 282]

Vient ensuite un feuillet qui, pour sa qualité d’écriture-rêve et la richesse et l’ambiguïté des allusions, mérite qu’on le cite en entier :

4º l’ancien F. T. P. pas remis d’avoir été, de s’être exclu. Pourquoi vient-il ici ? / a fait je ne sais quels travaux dans le parc, la demeure / s’est retrouvé avec Marie en communauté d’exclus, / vient regarder le monde qu’il voulait, essaie de comprendre, se comprendre / 5º Les deux Américains pédérastes, ont flairé que Galuchat était tante, / Galuchat redeviendra certainement tante, / 6º aime trop sa mère, trop doux, angélique. / Et s’il devenait tante lui aussi ? [mots rajoutés] [fo 411]

Pourquoi ce « 6º » est-il placé là, et non une ligne avant ? Est-ce Galuchat ou Vailland qui « aime trop sa mère » ? Le « il » du 6º serait-il Vailland lui-même ?

Après le défilé des personnages, on lit ceci :

Le val verdoyant est une île. Se réfugier dans une île, fuite, sans issue [fo 412]

Or, on l’a vu, Vailland disait à cette époque détester les îles. Rêvant librement de son lieu idéal, Vailland se trouve à nouveau acculé : le seul paradis qu’il recherche et qui lui soit accessible se change inéluctablement en matrice, en œuf, en prison. C’est la prison de l’attraction-répulsion pour le ventre maternel. Aucune résolution possible : la rêverie se dissipe sans que Vailland ait pu la fixer ni la mettre à distance. Le récit s’enlise ; Vailland note :

inquiétude sur la fin [tableau de composition, 8 juin]

Le val verdoyant n’ayant rien résolu, le ms1 s’achève dans le silence :

Je suis parti en silence. Le soir tombait. Il faisait frais. Marie, appuyée à l’épaule de Frédérique, se dirigeait vers le pavillon Louis XIII. / FIN [fo 419]

Rédigeant le ms2 18, où c’est désormais Mariline, et non Jasseron/Saint-Genis, qui accompagne le narrateur chez Clotilde, Vailland reste hanté par ce rêve du lieu idéal, inaccessible : il insiste (fos [532-34]) sur l’accès difficile de la propriété (rien de tout cela ne figure au ms1) :

Il faut savoir aller chez elle. Elle habite un lieu clos de mille manières. On y arrive par une route étroite, au travers d’un taillis de hêtres, très dense [fo [534]]

Ensuite Vailland reprend en les modifiant les descriptions du ms1 : le parc, une seconde enceinte, une cour, la maison, des communs, un pavillon, Clotilde avec un entrepreneur, Isaac, des jeunes filles pensionnaires, Frédérique ;

Clotilde voudrait remettre le vivier en état [fo [541] ; cf. ms1, fo 409]

Le personnage de l’entrepreneur s’étoffe de nouveaux détails : « illustre chef de partisans » pendant la dernière guerre (fo [542] ; cf. ms1, fo 411), député et ministre à la Libération, puis en rupture de parti, retiré dans le village voisin : c’est Bourbon. Enfin, le couple d’amants désunis. Et c’est tout. Comme au ms1, la scène s’enlise ; à s’étoffer, à se réaliser une deuxième fois sur le papier, le lieu clos, idéal, rêvé, perd sa force d’attraction. Au ms1, le refuge est peuplé d’ombres, projections des angoisses mêmes que Vailland avait voulu fuir ; au ms2, l’accès du refuge s’est avéré difficile et finalement sans objet. Les deux versions sont une fidèle représentation de l’image lucide que Vailland a désormais de lui-même « parvenu à ce moment de la vie où ne compte plus que d’achever dans mon espace solitaire le développement de mes propres formes, de ma propre forme, […] achever le monument » (ÉI, p. 777 ; voir supra 1, les « statues » dans La Fête).

Mais le romancier Vailland a compris que son roman se trouvait dans l’impasse : à trois jours de la fin du ms2, il barre au narrateur l’accès du parc et du château, en supprimant les fos [532-44] et en remaniant, voire réécrivant, d’autres feuillets :

château aboli / 12 pages abolies [tableau de composition, 13 octobre]

Dans la version définitive, le « val verdoyant » restera, pour le narrateur, à l’état de promesse : c’est désormais Mariline qui raconte au narrateur qu’elle y est allée la semaine précédente (p. 280 et p. 286), avec Saint-Genis. Mais il reste à faire une fin : ayant renoncé à aller lui-même au val verdoyant, comment le narrateur parviendra-t-il à sortir son roman de l’impasse sans se trouver lui-même sans refuge ?

6. Le dernier refuge : Frédérique et le voile sans fente

Le vagin, lieu de l’assouvissement du désir masculin, est en même temps le lieu des origines. Mais, une fois assouvi, le désir bascule, ramenant l’homme au phallus viril à l’état de bébé-phallus d’une mère toute-puissante 19. Seul moyen d’échapper à l’angoisse associée au désir : abolir le lieu du désir et du danger, nier la fente par où passe le danger, soit en n’allant pas au bout de son propre plaisir, soit en se constituant une protection solide, derrière un voile sans faille ni fente (« un voile noir, sans fente », p. 267) : protection plane. Mais, ce faisant, on se trouve coupé de la réalité, comme l’est Rambert (pp. 266-68 : voir supra, 4). En effet, le « voile », signe de l’impuissance, se profile tout au long du roman : il y a un voile entre le narrateur et les événements, les personnages, leur histoire : au bowling, il n’entend pas bien les propos (p. 33–34) ; il comprend mal les situations des uns et des autres (Rambert et Frédérique, p. 71–72 (passage absent du ms1) ; Rambert et Lou, p. 97 ; Frédérique et Galuchat, p. 98).

Face à Frédérique, cette incertitude du narrateur est soulignée dès le ms1 :

Elle leva l’œil sur moi, un rien moqueur, mais je n’en suis pas sûr, il est très difficile de lire le regard gris-bleu de Frédérique [fo 126 ; cf. p. 85]

Le narrateur avoue :

Je n’ai encore jamais imaginé un dialogue entre Frédérique et moi [fo 173]

Au ms2, cette phrase devient :

Je ne sais rien des goûts de Frédérique [fo 195 et p. 112]

Le narrateur avoue à Saint-Genis :

Je n’arrive pas à ajuster […]. Elle est opaque » [fo 184, ms2 fo 207 et p. 121]

À partir du ms2, cette incertitude semble omniprésente :

Le lecteur remarquera qu’à la 278ième page de ce récit, nNous ne savons encore rien d’absolument certain sur le rapport des forces entre nos principaux personnages [ms2 fo 278 ; cf. p. 157–58]

Deuxième lieu sûr : une clôture, une île, un accul : protection sphérique ou circulaire. C’est, on l’a vu, la forme de protection que Vailland favorise, mais que le val verdoyant s’est avéré incapable d’assurer (voir supra, 5). Reste le bowling : ce n’est en effet qu’à partir du ms2 que le bowling sera décrit comme un œuf, une matrice, une baleine ; Vailland note :

découvert le ventre de la baleine : l’aisance revient [tableau de composition, 26 juillet]

L’auteur est comme apaisé d’avoir trouvé cette image d’un ventre dont « nous ne sortirons jamais » (p. 36).

En même temps, le souvenir de la première femme de Vailland, Andrée (qu’il surnommait « Boule ») n’est pas loin (voir supra, 4) : dans plusieurs traits physiques, et le nom, Lou, de la femme de Rambert ; dans la description du mécanisme qui renvoie les boules au joueur :

(et, elles surgissent tour à tour après un long parcours souterrain, elles sont la boule est dégorgées à l’entrée du stand comme une goutte de lait, une goutte de sperme) [ms2 fo 49 ; cf. p. 34]

Vailland a-t-il pensé aussi à la « goutte de sperme » dont s’est servie Boule, quinze ans plus tôt, pour se faire faire un enfant, le « faux fils » de Vailland ? Même la phrase qui clôt ce passage (« nous ne sortirons jamais du bowling ») a le même air de finalité que la dernière phrase des Mauvais Coups, après le suicide de Roberte : « — Roberte, dit Milan, est restée au village 20. »

Autre allusion, à peine voilée cette fois, à Boule et au « faux fils » : le narrateur réfléchit sur l’évolution de la situation de Rambert :

il paiera pour Lou et pour Galuchat qui deviendront ainsi, façon de parler, comme la fille et le fils de son premier mariage. Ainsi va la vie, On a toujours des charges et pas souvent celles qu’on aurait souhaitées [ms2 fo 457 ; cf. p. 250. La dernière phrase ne figure pas au ms1]

Plus tard, l’image de Boule est présente lorsque Lou s’occupe de Galuchat :

Lou s’est levée et a pris la main de Galuchat entre ses mains. / Ça va mieux, mon petit ? / — Vers trois heures, a répondu Galuchat, j’ai eu la boule est venue… […] – Maintenant, a poursuivi Lou, vous allez avoir droit à un whisky [ms2 fo 122 ; cf. p. 74]

Galuchat représente ici tout ce que Vailland a soigneusement évincé de sa vie, ou au moins de l’image qu’il veut donner de sa vie : infirme, prisonnier de l’alcool, passif entre les mains de Lou-Boule, sujet à l’autorisation de Lou pour avoir un whisky.

Rambert (voir infra, 7) est logé à la même enseigne ; il avait commencé de négocier avec Lou

pour obtenir l’autorisation d’emmener ses secrétaires en week-end à tour de rôle [ms2 fo 84 et p. 52]

Tout le contraire de Duc vers la fin de La Fête : « Il faut dégager à temps. Sinon, l’amour fou se change en tyrannie, subie ou imposée ; le cocon qu’on tisse avec la drogue et qui protège du monde comme le ventre d’une mère, devient une prison […]. Il a évité cela. C’est l’art de vivre » (LF, p. 217).

Mais revenons au bowling. Le bowling, « ventre de la baleine », est, comme le vivier, un champ clos, une matrice, un champ de bataille. Le vivier représente les actions de la vie passée, réelle ou romanesque, de Vailland : tout est décrit avec netteté, exactitude ; la clarté du vivier rappelle la nuit d’amour de Milan et d’Antoinette à la fin de Drôle de jeu ; la chambre ressemble à un champ de bataille, « toutes les lumières de la chambre sont allumées » 21 : l’amour heureux se déroule dans une matrice inondée de lumière. Le bowling représente au contraire le monde actuel, anonyme, peuplé de monades, n’offrant aucune prise au romancier, qui se trouve limité au seul rôle d’observateur : paroles non entendues, signes extérieurs qui trompent, etc.

Mais le bowling, le « vivier » de Frédérique, est le lieu de la rencontre avec elle : comment faire en sorte qu’elle n’échappe pas au vivier, et « reste au bowling » avec le narrateur ?

Un des traits chez Frédérique qui attirent le narrateur est que

Frédérique sait attendre [ms1, fo 107 ; cf. ms2, fo 124 et p. 75]

Dans l’attente de Frédérique, le temps, la vie sont annulés. Vierge, placée sous le signe de l’inachèvement, elle participe encore de l’intemporelle enfance. Cet aspect de son héroïne reste fondamental pour Vailland, comme en témoigne cette remarque à propos de sa sœur Geneviève : « elle aime La Truite, s’identifiant en une certaine manière à Frédérique, revendiquant au travers d’elle le droit au non-développement » (ÉI, p. 770). Le « non-développement » de Frédérique est un des thèmes constitutifs du roman, seul moyen d’empêcher sa transformation en Mère castratrice.

Car la fille-merveille et la Mère castratrice, c’est la même : la fille-merveille, c’est la mère jeune, consentante (comme la mère du nourrisson), mais inaccessible (interdit de l’inceste), castratrice par ce double jeu qui met l’homme en face du tabou fondamental. Pour faire barrage à cette image, Frédérique doit rester intacte. En « tenant », en restant vierge donc stérile, elle ne risque pas de devenir, dans l’imaginaire de Vailland, Mère. L’image essentielle de Frédérique n’est donc pas l’androgyne (voir supra, 3), fantasme de la sexualité ambiguë, mais celle, pré-sexuée, de la Mère-phallus toute-puissante.

Dès les notes préparatoires, Vailland est préoccupé par la possibilité que Frédérique soit pénétrée :

Frédérique béera [note isolée ; cf. p. 290 et p. 296]

Déchue de son statut d’androgyne pré-sexué(e), elle accèderait au statut de la Mère-phallus, défiant, voire détrônant, l’auteur qui peine à accoucher de lui-même (voir supra, 3). Béante, elle aurait la capacité des Mères, celle de rappeler aux Fils de roi leurs origines et leur insignifiance. L’image d’une Frédérique béante est élaborée dès le ms1 dans cet échange entre Mariline et le narrateur :

Frédérique surmontera-t-elle la perte de sa virginité (quand cela arrivera, si cela arrive) / Mariline ne croit pas. F. mère de famille ! Moi je crois. / Elle est chaste, compacte. / Être chaste à 25 ans, ce n’est pas tellement singulier. Mariline croit qu’elle béera (béant devant son amant comme n’importe quelle femelle. / Moi je ne crois pas. [fo 401 ; cf. ms2 fos 532-33 et p. 289–90]

La crudité du vocabulaire correspond à la force d’attraction-répulsion de l’image. Que Mariline ait raison ou non, peu importe : le lieu de l’ambiguïté sexuelle n’est pas le destin de Frédérique, mais l’imaginaire du narrateur. Ainsi le romancier a réuni les deux Frédérique : la réelle, putain de Lyon qui n’en a pas l’air, et l’imaginée, vierge ayant l’air et souvent le comportement d’une putain.

7. Deux faces de l’auteur 1 : Rambert le perdant

Pour le romancier, créer des personnages c’est les sortir de soi, s’en séparer en quelque sorte. Ce qui ne va pas sans difficultés si le romancier se trouve avoir créé un personnage qui lui ressemble trop, voire qui porte des traits qu’il a du mal à assumer lui-même. C’est ainsi que la genèse du personnage de Rambert, alter ego perdant de Vailland, offre des perspectives révélatrices sur certaines attitudes de son créateur.

Rambert fait figure de faux narrateur, de témoin instable, dès le début de son « récit » (p. 98–113) : c’est Saint-Genis (p. 141) et non Rambert (p. 99) qui établit pour le narrateur l’âge exact de Frédérique. Rambert prononce des jugements négatifs sur Mariline et Saint-Genis (p. 100) et reproche au narrateur sa « sale curiosité d’écrivain » (p. 103). Le personnage de Rambert, qui prend forme dès avant la rédaction du ms1, constitue un personnage-repoussoir, celui dont son auteur cherche à se différencier, au besoin en le liquidant (voir infra). Dans une note préparatoire, on trouve cette image de Rambert-le-perdant :

Rambert dans sa papeterie / contrepoint de Lou / un petit gars qui serrait les fesses / Lou solide guerrière [cf. ms2 fos 525-26 et p. 286, où c’est Mariline qui prononce la phrase sur Rambert]

Est-ce Vailland tel qu’on le voit sur les photos de lui, adolescent ? Mais l’image que se fait Vailland de Rambert est lente à se fixer. Au ms1 :

Il est à l’aise dans ses sandales, cela se sent à sa démarche [fos 35–36]

À partir du ms2

Rambert paraît sûr de lui [fo 43 et p. 32]

Dans un passage qui ne figure pas dans la version définitive, passage où il est question de ses costumes, de Lou qui il y a dix ans l’a emmené à Savile Row, nous apprenons qu’il

n’est pas à l’aise naturellement (et surtout à cette époque-là) [ms1 fo 36 et ms2 fo 44]

Autre rappel du « jeune homme seul » ?

Au stade du ms2, Vailland livre certains détails de la vie de Rambert qui constituent autant d’aveux ; par exemple, qu’il a été

sevré prématurément, élevé dans la religion catholique et que sa mère le chérissait ; tout cela est de l’anecdote, bonne tout au plus pour un sociologue, un psychologue [ms2 fo 527 et p. 287]

Décrivant Rambert, son alter ego perdant, Vailland s’acharne contre lui puis repousse cette vision de lui-même bébé, enfant, adolescent. C’est un aveu pour les initiés (Élisabeth ; Geneviève ?) de vérités qu’il ne peut pas nier, qu’il ne nie pas : voir sa fameuse déclaration à M. Chapsal « La psychanalyse ne m’intéresse pas. Je vois très clair en moi. » 22 En 1949 déjà, voici Joe, jeune Américain qui traverse une crise religieuse et sexuelle ; « la psychanalyse s’en mêla ». Il avoue au journaliste Vailland : « J’ai été, savez-vous, Roger, prématurément sevré. » Joe sort accompagné d’une Américaine : « Il était généralement beau, frais, rose, un peu guindé, un peu raide dans son col très haut et il excitait la convoitise des homosexuels du quartier. » L’Américaine fait « son éducation sexuelle » 23.

Signalons à ce propos que les références, dans les ms de La Truite, aux psychanalystes et à la psychanalyse, à laquelle Vailland affirme ne pas s’intéresser, surgissent aussi souvent que les allusions aux prolétaires, à la classe ouvrière, pour laquelle il avait cessé de militer (voir infra). Il n’en finit pas de régler ses comptes avec la psychanalyse. Au ms1, après que Frédérique a saccagé les prises du père Jugnon (= Verjon) et lui a cassé la cheville, le narrateur s’interroge sur ce qui motive Frédérique :

Si j’avais été psychanalyste j’aurais insisté pour savoir pourquoi Frédérique, qui n’avait peur de rien, et elle l’avait prouvé, n’osa pas affronter Jugnon […]. Romancier, il m’arrive souvent, au passage, d’envier les psychanalystes, auxquels on raconte tout. Erreur, les malades ne racontent tout que parce qu’ils sont malades ; cela fait partie de leur maladie, c’est leur maladie, que d’abandonner la direction de soi-même à un autre, au grand sorcier. […] Or Frédérique n’est pas malade […]. Elle ne cherche pas un souverain, au profit de qui abdiquer, mais un allié [fos 350-51 ; passage non repris : cf. ms2 fo 418 et p. 229]

Imaginer le personnage de Rambert semble avoir suscité chez Vailland une angoisse qui ne diminue qu’une fois le personnage liquidé, moralement sinon physiquement. Au stade du ms2, le tableau de composition montre clairement ce rapport :

retrouvé l’élan dans la hâte de me débarrasser de Rambert / mais je commence à faire la même paranoïa que lui [3–4 octobre]

Mais

l’assurance revient [4–5 octobre]

car

j’ai réussi à liquider Rambert [5 octobre]

Cela, après être resté quatre jours

sans rien rédiger, cassé, brisé, vidé [tableau de composition, 27–30 septembre]

Déjà, au stade du ms1, ayant décidé, selon le tableau de composition (6 juin), de « liquider Rambert et Lou » , ce qu’il fait dans une dizaine de feuillets (ms1 fos 385-95) au début du chapitre V (voir supra, 2), Vailland semble hésiter sur le moyen de se débarrasser de Rambert. Le narrateur lui rend visite à nouveau chez lui ; Rambert fait triste figure, incapable de maîtriser, sur le terrain ou par la parole, les nouvelles réalités économiques et financières. Il « croit qu’il continue de transformer le monde », mais quand le narrateur l’interroge sur Frédérique et Galuchat, il ne répond pas :

Il n’en sait rien. Ça ne l’intéresse plus [fo 389]

Vailland note :

Attaque le capitalisme financier, les monopoles. Je me marre [fo 393]

Et au ms2 :

— Les monopoles, mon vieux, la concentration capitaliste… / Il a conservé un vague souvenir des propos aphorismes de Mariline. Il va peut-être citer Marx… Je m’amuse [ms2 fo 478 ; cf. pp. 264-65]

Acculé par des difficultés financières, Rambert fait un rêve récurrent (p. 265) où il se trouve, dans le métro, bloqué par des voyageurs et empêché de descendre à sa station (« Voltaire »). Ce rêve n’est pas sans rappeler l’incident où le petit Roger, à l’âge de cinq ans, est enfermé dans le « cabinet noir » par sa mère pour avoir eu un accès de colère jalouse contre elle, coupable d’avoir pensé au biberon de sa petite sœur Geneviève (YC, p. 22).

Comment terminer la séquence ? Vailland hésite : par une image, ou par un aveu ? Au ms1, Rambert

s’éloigne dans sa blouse blanche, en poussant un chariot – / ou bien il dit : / – Je suis peut-être puni d’avoir voulu violer une vierge [fo 395 ; cf. ms2 fo 501 et p. 275–76]

Le libre penseur qu’est Vailland songe d’abord à associer mort et conversion :

Et si Rambert mourait en se convertissant ? / « J’ai la plus grande admiration pour l’église catholique, admirable institution [ »] [note isolée]

Dans le texte définitif, la « conversion » de Rambert est ramenée à de plus modestes proportions : « — Te voilà converti… / — J’ai souscrit l’assurance » (p. 275–76). Et Vailland l’expédie dans cet échange, qu’il maintient dans la version définitive :

— Tu n’as plus envie de violer des vierges [?]
— Par pensée… Je suis trop pauvre maintenant. Je ne peux plus pécher que par pensée et par omission et je vais tout de suite me confesser [fo 395, ms2 fo 502 et p. 276]

Au ms1, on trouve un passage assez sommaire sur l’affaire non viable où Rambert s’était lancé (fo 405) ; au ms2, le passage est plus développé ; Vailland insiste, au cours d’une dizaine de lignes où le narrateur interroge Mariline, sur l’image de Rambert-le-perdant :

Rambert serait nécessairement perdant […] comment a-t-il pu partir perdant ? […] — Il avait déjà perdu les pédales […] Rambert y avait perdu [fo 520 et p. 284]

Sa mort est tenue à distance, réduite à un souhait du narrateur, qui avoue à Mariline qu’il aurait voulu que Rambert meure devant lui, « pour pouvoir décrire sa mort, comment il serre les fesses devant la mort ». Le narrateur ajoute : « C’était comme cela que je voyais la fin de mon roman. Mariline rit » (p. 286). L’idée de vouloir que Rambert « meure devant [lui] » est une des plus anciennes de la composition du roman.

La préoccupation de Rambert avec la virginité de Frédérique est présente dans des notes isolées :

Rambert avait la preuve que F. était vierge avant son départ pour l’Amérique [cf. p. 101]
une vierge, mon vieux, c’est formidable [cf. Rambert, p. 256]

Rambert et le narrateur sont fascinés tous les deux par la virginité de Frédérique, mais tandis que Rambert se rend ridicule par sa fatuité (ou sa concupiscence), le narrateur, lui, n’en est plus là… Quant à l’émerveillement du romancier en apprenant que Frédérique était vierge (voir infra, 9), c’est à Rambert que Vailland le refile, dès le ms1, à la fin du chapitre IV où (fos 383, 384, 384 bis), les répliques et la narration sont esquissées plutôt que rédigées. Rambert :

— Alors Frédérique t’a dit qu’elle et moi on allait ; / une vierge, mon vieux, tu réalises, c’est formidable [fo 384 ; cf. ms2 fo 467 et p. 256]

Rambert, qui passe sa vie à cavaler, en cachette de Lou ou après de laborieuses négociations, serait-il un homosexuel qui s’ignore ? Dès avant la première campagne d’écriture, Vailland a la notion d’un personnage à la Henri III (qu’il confondra longtemps avec Henri II) :

la femme enfant et le faux Henri II [notes préparatoires]

Ce personnage deviendra Rambert :

Il a le regard dur, dans un visage mou, les lèvres minces. J’essaie de l’imaginer avec une barbiche en pointe, Henri II [ms1 fos 10–11 ; cf. ms2 fos 15–16, et p. 17–18]
Je tournai autour des mêmes images qu’une heure plus tôt, et pourquoi Henri II ? les mignons de Henri II […] Rambert serait-il un inverti […] mais s’il couchait avec des garçons nous le saurions, à Paris ces choses-là se savent nécessairement [ms1 fos 50–51 ; cf. ms2 fos 65–66, et p. 42–43]

Dans un passage du ms1, où Jasseron/Saint-Genis et le narrateur s’interrogent sur les goûts sexuels de Rambert, Jasseron émet une supposition qui ne figure pas au ms2 :

ou cela peut exister en germe et ne jamais se développer ; on peut être pédéraste et mourir avant de s’en être aperçu. [fos 193-94]

Au ms2, on lit que Saint-Genis

ne croit pas que Rambert aime les garçons, les hommes. Plus tard peut-être… Il peut arriver à un homme de son type de se réveiller un matin pédéraste » [ms2 fo 219 et p. 128]

Plus loin, Vailland ajoute en marge du ms1 une remarque qui ne figure pas au ms2 :

tant d’histoires pour coucher, c’est que pour Rambert bien davantage la métaphysique s’est réfugiée dans le con [fo 197]

Mais il reste, au ms1, une autre trace de l’image que Vailland semble s’être faite de Rambert ; il va chez Frédérique, croyant pouvoir « toucher son dû » :

Mais Frédérique ne l’avait pas laissée (sic) entrer [fo 197 ; cf. p. 131]

Au ms2, Vailland persiste à féminiser involontairement Rambert, mais se rattrape avant de signer : ayant écrit à nouveau « laissée », il biffe le « e » (fo 226). Que Vailland néglige de temps en temps de faire l’accord au féminin du participe passé, sans qu’on soit obligé de crier chaque fois « au phallus », soit ; mais dans le sens inverse ? C’est vrai que, quelques feuillets plus tard, même Jasseron/Saint-Genis face à Frédérique se trouve féminisé :

Elle s’était levée quand il était entrée (sic) [fo 213 ; au ms2, parcours sans faute (fo 241 et p. 138).

Dans les Écrits intimes, les allusions, après 1956, au Parti ou aux ex-camarades, se caractérisent soit par la « rancœur contre le Parti » (ÉI, p. 673) soit par la sympathie pour les (meilleurs) ouvriers (« comme Marie-Jeanne, la sûreté du jugement prolétarien » (ÉI, p. 748). Vailland se sentait-il coupable d’avoir rompu avec l’action militante ? Il garde, c’est certain, de la sympathie et de l’amitié pour des individus tels que Marie-Louise Mercandino, qui lui avoue : « Marie-Louise […] me disait qu’il n’y a plus guère d’actifs dans la section que les pédagos et les boueux. “Militer me manque un peu” » (ÉI, p. 745). Mais tout se passe comme si la « mauvaise conscience » de Vailland menace constamment de ressurgir, troublant par moments dans La Fête l’image lisse de Duc-et-Léone, et davantage celle, moins saisissable, du narrateur de La Truite. Il y a un autre cas où des allusions au ms1 à la mentalité prolétarienne ne sont pas reprises.

Je crois qu’il en est des grossièretés que Rambert se permet parfois en public à l’égard de Lou comme de l’effronterie de Lou à parler de l’argent […] ils ont perdu la réserve qu’ils s’étaient imposés (sic) à leur départ dans la vie […]. La vieille secrétaire des Rambert, la première qu’ils avaient eue […], une fille de Belleville, et qu’il avait renvoyé [sic] l’année précédente, parce qu’elle était insupportable dans sa conscience prolétarienne, disait qu’ils avaient « perdu les pédales » [fo 44 ; passage non repris : cf. ms2 fo 57 et p. 38]

Dans un autre passage non repris au ms2, Vailland s’interroge sur son attitude envers Rambert, et sur l’impression que cela risque de faire sur le lecteur :

J’en étais déjà au deuxième chapitre de l’Arnaqueuse. [cf. ms2 fo 471 et p. 261] J’étais inquiet de mon antipathie pour Rambert, de ne pas parvenir à cacher mon parti pris contre lui. Que ce personnage, contre qui il me paraissait difficile que le lecteur ne fût pas prévenu, fût le seul d’origine prolétarienne [fo 397]

Cette antipathie exprime aussi l’anticléricalisme de Vailland, qui conclut ainsi quelques observations sur l’Église comme organisation :

À entrer dans une organisation l’individu perd en souveraineté pour gagner la puissance [notes préparatoires]

Pourquoi ce scrupule de la part de Vailland face à l’origine prolétarienne de Rambert ? Quatre ans plus tôt, il n’avait pas hésité à faire figurer dans La Fête, à la gare de Mâcon, le personnage du cheminot de garde, « homme d’une corpulence considérable par rapport au volume de la guérite […]. Duc pensa aux mérous, poissons volumineux » (LF, p. 222). On peut estimer qu’écrire puis supprimer le passage sur Rambert confirme que, depuis le Goncourt pour La Loi en 1957, Vailland se sent en porte-à-faux avec lui-même du fait de s’être laissé happer par une machine non-, voire anti-communiste, et d’avoir « fait la putain » pour l’argent des scénarios, d’où le sentiment de disgrâce qu’il éprouve à Paris en mars 1963 (ÉI, p. 717, 719–20).

8. Deux faces de l’auteur 2 : Saint-Genis, l’homme sans passions

Saint-Genis est en quelque sorte une « projection héroïque de Vailland » (JR, p. 89). Vailland lui invente une enfance, une adolescence idéales, par rapport aux siennes, « une enfance insouciante et vagabonde, et non l’enfance nouée et malheureuse qui a été la sienne » (JR, p. 102). Mais cette identification se fait à un stade ultérieur de la composition : au ms1, la présentation de Jasseron/Saint-Genis est limitée à l’homme d’affaires qu’il est : rien sur son adolescence, ses lectures, sauf quelques indications :

Jasseron lança à son tour. Il n’a pas de style aux boules, mais a cinq ans il allait au ski et à cheval, et à quarante au golf [ms1 fo 13]

Au ms2, un passage sur Mariline est développé de façon à inclure Saint-Genis, puis Vailland remplit tout un feuillet pour expliquer comment Saint-Genis et le narrateur, par l’intermédiaire de Mariline, se sont connus en 1958. Il écrit notamment :

Entre-temps, nous étions devenus amis, ayant découvert, au cours d’un dîner, notre goût commun pour la bicyclette ; nous avions passé nos adolescences à vélo, moi au lendemain de la Première Guerre mondiale, lui au cours de la Seconde. / – Le silence du vélo. Surprendre amicalement un merle au détour d’un chemin creux. A pied tu ne pourrais pas… / Je l’avais aimé d’avoir dit cela [ms2 fos 21–22 et p. 21]

Ainsi le rapprochement entre le narrateur et Saint-Genis devient-il explicite dès les premières pages du ms2, reflétant le rôle démystifiant de Jasseron/Saint-Genis vers la fin du ms1 (fo 409), dans la visite au val verdoyant.

Entre le ms1 et le ms2, le portrait de Jasseron/Saint-Genis est non seulement étoffé mais réorienté. Le début d’un long paragraphe détaillant sa manière de réfléchir et de se conduire dans les affaires se voit augmenter d’un développement portant sur ses lectures d’adolescence :

Voilà ce que j’aime chez Jasseron. Il ne lit jamais, ni un livre, ni un journal, ni les dossiers que ses secrétaires posent sur son bureau, quand il y va [ms1 fo 29]
Voilà la manière de Saint-Genis. Il a beaucoup lu, quand il était adolescent, pendant la Première Guerre mondiale, peu assidu dans ses études qui n’allèrent pas au-delà du baccalauréat (moderne) mais lisant un peu de tout, surtout de romans d’aventures, Fenimore Cooper, Mayne Read, Jack London, Alexandre Dumas un peu, Conrad, une passion. Maintenant, il ne lit jamais [etc.] [ms2 fo 40 et p. 30]

Le rapprochement, par l’évocation des lectures d’adolescence, entre Saint-Genis et Vailland, est souligné de manière inconsciente par le lapsus qui lui fait écrire « Première » pour Seconde Guerre mondiale, lapsus qui, comme le signale Recanati (JR, p. 103), n’a pas été corrigé dans la version publiée (p. 30).

Le Jasseron du ms1 a déjà certains des traits « admirables » et admirés par Vailland qui seront développés au ms2 :

Il lui suffit d’un coup d’œil pour prévoir les réactions d’un homme, dans les domaines qui l’intéressent, lui [fo 30 ; cf. ms2 fos 41–42 et p. 31]

Or le hasard fait que Vailland s’engage dans la première version du chapitre III (le récit de Jasseron) le lendemain de la mort de Pierre Courtade. Le 14 mai, pour Les Lettres françaises, Vailland écrit : « Pierre Courtade l’un des hommes les plus vivants que j’aie jamais rencontrés. Je l’aimais. Il est mort. Cela laisse muet. […] Il aimait tellement la vie, sous toutes ses formes […]. On vient de me téléphoner qu’au moment de mourir il plaisantait encore avec ses médecins ; il se moquait de lui-même. Voilà. Ce matin à sept heures, un des hommes qui incarnaient le plus vivement les contradictions de notre temps, est mort en riant de lui-même » (ÉI, p. 723–24).

Le lendemain, Vailland s’attaque ainsi à son chapitre III :

Maintenant, c’est Jasseron qui m’intéresse. Il est à l’aise, dans ses vêtements, dans ses gestes, dans la conduite de ses affaires [ms1 fo 176, 15 mai]

Il se lance dans l’évocation de Jasseron, de son passé, de son milieu (fos 176-82) : est-ce en partie d’avoir pensé à Courtade, qui « aimait tellement la vie » et qui « est mort en riant de lui-même » ? Cependant, les contours de Jasseron/Saint-Genis tardent à se dessiner. Il note :

cherchant Jasseron [tableau de composition, 15 mai]

Et le lendemain :

cherchant le ton du récit de Jasseron [16 mai]

Même la distribution des rôles reste incertaine : c’est Jasseron qui demande au narrateur ce qu’il pense de Frédérique, et non l’inverse ; il dit même au narrateur :

Tu es romancier, j’espérais que tu m’expliquerais. C’est ton métier [fo 183, 16 mai ; cf. ms2 fo 206 et p. 121]

Et Vailland note, en bas d’un feuillet parmi ceux consacrés à la situation de Rambert et celle de Jasseron dans les affaires :

Il me reste bien des choses à comprendre de l’attitude de Jasseron à l’égard de Rambert [fo 203, 17 mai]

Au ms2, trois feuillets du ms1 (fos 176-78) sur la désinvolture de Saint-Genis, sa gouaille, son aisance, sont légèrement remaniés, puis supprimés (ms2 fos 198-200) ; Vailland note :

démarrage lent dans l’enfance de St Genis [tableau de composition, 17 août]
le préambule éliminé, l’aisance revient [18 août]

Vailland a-t-il jugé que ce « portrait » de Jasseron/Saint-Genis, inventé au lendemain de la composition du portrait-souvenir de Courtade, n’ajoute rien à ce que le lecteur apprend sur Saint-Genis par ses propres paroles, ses actions, et par d’autres aperçus, moins lourds, que le narrateur donne de lui, notamment p. 137–38 et p. 296 ?

Mais dans ces pages du ms1 il est aussi question de la situation de classe de Jasseron/Saint-Genis :

Il est à l’aise dans ses vêtements, dans ses gestes, dans la conduite de ses affaires. […] Il est à l’aise dans les grandes affaires comme un ouvrier de Puteaux, qui achète, bricole et revend des voitures d’occasion. […] Voilà la vraie différence de classe : l’emprunt des manières […]. Jasseron humilié dans son enfance, par le manque d’argent (quoique l’argent ait souvent manqué dans sa maison…). Voilà encore plus réellement la différence de classe [ms1 fos 176-78 ; cf. ms2 fos 198-201]

On peut estimer que si « l’aisance revient » à Vailland après avoir supprimé ces réflexions, c’est d’avoir compris que décrire l’aisance de Jasseron/Saint-Genis en termes de classe sociale et de l’absence d’humiliations quand il était enfant, représente une tentative idéaliste de dépasser les connotations socio-économiques du mot classe. Vailland supprime également un passage du ms1 où se profile, derrière Jasseron/Saint-Genis, l’image de sa femme, celle par qui il a pu entrer au « club » de l’aisance et de l’argent :

(Qui est-ce qui avait payé le droit d’entrée au club pour Jasseron ? nous apprendrons que c’est sa femme) [ms1 fos 210–11 ; non repris dans le ms2]

Rédigeant la première version du chapitre III, Vailland se rend compte de l’utilité, voire de la nécessité, de confier son rôle d’observateur à Saint-Genis, comme, plus tard, à Mariline (voir supra, 5). Selon une brève notation à la fin du portrait de Jasseron/Saint-Genis, le narrateur l’accompagne en Californie, comme Vailland avait fait avec R. Clément en 1962 (voir supra, 1) :

dans le Boeing, m’a parlé du bonheur de la bicyclette [fo 182]

Mais, en rédigeant la suite du chapitre, il y renonce : Jasseron propose à Frédérique de l’emmener à Los Angeles pour faire perdre la face à Rambert (ms1 fo 206 ; cf. p. 135). Et il y essuie un échec total auprès de celle qu’il avait cru, trop vite, faire sienne : « “La sotte”, pensait-il. Il se réjouissait de la bonne surprise qu’elle allait avoir. Il est sûr de lui avec les femmes, un peu fat » (p. 174). L’association Jasseron-vélo (le rapprochant donc de Vailland jeune) est en place dès le ms1 : avant son départ pour Los Angeles, il parle de Frédérique

avec le même émerveillement que du merle que la bicyclette permet de découvrir dans un décoché dans un chemin de terre. [fo 211 ; cf. ms2 fo 240 et pp. 137-38]

En bas du même feuillet Vailland note :

placer ici le vélo

Et, au feuillet suivant, il écrit :

Le don de gagner de l’argent. (comme celui de devenir champion du cyclisme plutôt que de natation ou de spr pas champion du tout (et quant à la bicyclette il n’avait pas été intéressé de devenir champion) [fo 212]

Au ms2, ce passage est remanié :

Il parle du don de gagner de l’argent sans superstition, comme le moniteur sportif qui dit « celui-ci me semble plutôt doué pour la course à pied le fond, celui-là pour la nat le sprint » [fo 239 et p. 137]

Dans le val verdoyant, l’identification de Vailland avec le personnage se poursuit :

Je demande [à] Jasseron s’il n’envisage pas d’éveiller, de réveiller Frédérique. Elle lui a plu. Il n’est pas maladroit avec les femmes. Pourquoi abandonner cet éveil, qui sera peut-être bouleversant, au maquereau futur ? / — Je suis bien un peu maquereau, dit-il. [ms1 fo 416 ; cf. ms2 fo 545 et p. 295]

Et un peu plus loin :

Jasseron ne trouverait peut-être pas plaisant d’être celui qui violera l’intégrité de Frédérique. Un garçon délicat. […] il ne veut pas lui-même la saccager… [ms1 fo 418 ; cf. ms2 fos 546-47 et p. 296. Au ms2, les mots « Un garçon délicat » ne sont pas repris]

Un passage à la fin du ms1 semble sceller l’identification de Vailland avec Jasseron/Saint-Genis :

Jasseron n’a pas de passions. Pour lui rien n’a d’importance qu’un plaisir fugitif et familier : le merle découvert à vélo dans un chemin de terre, Frédérique surprise à jouer au croquet avec Moysès, à servir le sorbet de Marie, Mariline nue un jour qu’elle dans un parc près d’une statue de marbre, une Diane à seins blancs qui lui ressemblait, un bal d’enfants, la banquise dans le hublot du Boeing, le sentier des Indiens. Cela lui suffit pour trouver la vie aimable. Il ne croit pas à la pérennité du monde de lui même, ni du monde. [fo 418 ; cf. ms2 fos 547-8 et p. 296]

Cette dernière phrase fait écho à celle-ci, écrite en 1958, à la Réunion : « Tout se passe comme si, depuis les événements qui suivirent le XXe congrès, “changer la face du monde” ne me concernait plus » (ÉI, p. 551). Si on veut voir La Truite comme une série d’aveux de la part de son auteur, ce passage du ms1 est peut-être l’aveu le plus direct, le plus nu, en tout cas le plus reconnaissable pour le lecteur des Écrits intimes. Rappelons que le passage surgit dans le contexte du val verdoyant, cet espace de rêve où Vailland s’attarde (voir supra, 6) : en prêtant ses goûts à Jasseron/Saint-Genis, le romancier a trouvé le tremplin qui lui permettra de renoncer au val verdoyant.

Au cours des deux campagnes d’écriture, donc, se dessine le portrait d’un Saint-Genis qui pratique avec bonheur l’art de vivre sans passions, mais qui n’échappe pas aux écueils que connaît Vailland : Saint-Genis est léger, mais « quand sa curiosité, qui est vive, cesse d’être en éveil, il s’ennuie ; c’est la contre-partie de la frivolité » (p. 182). Le romancier, maître de ses rêves, écarte le rival Saint-Genis en faisant de lui le sosie du narrateur ; à l’unisson, ils souhaitent, à l’endroit de Frédérique, « qu’elle tienne » (p. 296–97). En fin de parcours, Saint-Genis est devenu, tout simplement, le lieu où s’avoue le romancier.

9. Conclusion

Commentant le « malentendu » autour de La Truite, Vailland insiste, comme il l’avait fait à propos de 325 000 francs (voir ÉI, p. 712), sur la qualité de rêve de son roman : « C’est un rêve, avec des personnages et des actions, comme dans les rêves, organisé […] comme les rêves que l’on se rappelle, rêvé, raconté, et commenté par moi, dans mon style, / et faisant plus ou moins le poids de ce que je ressens, de mes rapports avec le monde (s’y substituant) dans le moment où je l’écris » […] et comme le rêve prenant pour matériaux, mais simple matériau, les événements du passé proche (le ramassage des champignons, le tournage du film 24) ou lointain (les débats avec le père, la fuite devant l’épouse-mère). / Postface : j’ai quelque tristesse de m’apercevoir que personne ne s’en est aperçu » (ÉI, p. 744). Quelques jours plus tard, il insiste ; le roman n’a pas d’autre sujet que son auteur, pas d’autres coordonnées que les rêves de celui-ci : « La Truite c’est moi-même m’interrogeant sur les personnages que je sue à mesure que je les sue. On ne peut pas être plus nu (et j’en suis sorti complètement vidé), mais personne ne s’en est aperçu » (ÉI, p. 751). Donc tout en revendiquant pour son roman le statut de rêve transformé, Vailland semble conscient de la contradiction implicite dans ce procédé. En effet, comment le lecteur est-il censé savoir si les personnages du roman surgissent de rêveries, ou d’incidents réels ? Au cours de la première campagne d’écriture, faisant le portrait de Jasseron/Saint-Genis (voir supra, 8), Vailland semble avoir endossé le rôle de narrateur-observateur :

Cela m’amuse de réfléchir, la plume à la main, sur les gens que je connais. J’essaie de trouver l’explication aux gestes, aux inflexions, une ride et que ça tienne ensemble, que ça ne se contredise pas (mais je me fous des contradictions apparentes), que ça s’organise. J’attrape bien plus de réel qu’en leur faisant raconter leur vie. Quand reste un vide trop criard, je vais les revoir, sans trop poser de questions, j’observe, je guette, j’attends la pièce qui manque, et qui va venir, forcément, comme le collectionneur de carabes [ms1 fos 180–81 ; passage non repris dans le ms2 : cf. ms2 fo 201 et p. 118]

Au stade du ms1, donc, le réel semble bien primer sur le rêve. Est-ce pour cela que ce passage n’est pas repris ?

Dans cette perspective, comment interpréter (brouillon, commentaire, ou les deux ?) un feuillet qui date de la période de composition de La Truite, où l’on voit Vailland aux prises avec le problème posé par le choix de faire un roman à partir de personnages et d’événements réels ?

travailler sur le vif / c’est très difficile quand on est un romancier qui travaille d’après nature, de ne pas intervenir dans la vie de ses personnages… / J’avais commencé d’écrire mon roman avant que sa saison soit terminée… / J’étais émerveillé de moi-même quand j’appris que Frédérique était vierge, de l’avoir comparé[e] à une truite… / J’ai pris toutes les précautions pour qu’ils se reconnaissent : ils ne s’en vanteront pas [cette dernière phrase rajoutée par la suite]

Ce qui ne l’empêche pas, après la sortie du roman, d’affirmer à M. Chapsal : « Je ne suis absolument pas naturaliste, j’invente tout 25. »

S’il faut admettre que La Truite est un roman où Vailland a voulu multiplier les clins d’œil aux uns et aux autres (de ses amis ?) qui pourraient s’y reconnaître, cela signifie que son roman-rêve est moins détaché de la réalité qu’on pourrait être tenté de croire. Mais à quoi cela sert-il d’écrire un roman à clefs si on gomme les clefs ? Vailland transpose cette préoccupation dans un passage du ms1 où, vers le début du chapitre IV, l’auteur-narrateur s’apprête à consigner le « récit de Frédérique » :

Un romancier qui travaille sur le vif, c’est un peu un policier. Je venais de commencer d’écrire l’Arnaqueuse. C’était la première fois que j’entreprenais d’écrire une histoire sans en connaître le dénouement, pendant qu’elle se déroulait [fo 287]

Au ms2, il s’attarde sur cette image du romancier-policier, puis il la supprime :

Un romancier qui travaille sur le vif, c’est un peu un policier, il observe, se renseigne, recoupe, confronte, force à l’aveu. Je venais de commencer d’écrire La Truite [fo 338 ; cf. p. 189]

Vailland a-t-il compris qu’à force de bâtir un roman sous forme d’enquête, c’était l’enquêteur-narrateur qui finissait par passer aux aveux ? La suite de ce passage du ms1 subit sur le ms2 une modification significative :

Y aurait-il un dénouement ? S’il n’y en avait pas, je serais forcé d’inventer ; cela m’ennuierait, la vérité de la vie est presque toujours plus forte que la vérité romanesque. Dès le soir du bowling j’avais envisagé d’écrire une histoire le récit de ce qui avait commencé ce soir-là ; une idée en l’air ; il était possible que Jasseron et Rambert ne revoient jamais Frédérique. Je ne crois pas que la vie se découpe en tranches (comme pour les romanciers naturalistes) [ms1 fo 287]

Y aurait-il un dénouement ? S’il n’y en avait pas, je serais forcé de l’inventer tenter [sic] de l’inventer, cela m’ennuierait, la vérité de la vie est presque toujours plus forte que la vérité romanesque. On ne peut pas découper la vie en ‘‘tranches’’, comme prétendaient le faire les romanciers naturalistes [ms2 fo 339 ; cf. p. 189]

Remplacer « forcé » par « tenté » est à la fois atténuer l’aveu (d’impuissance du romancier) et attirer l’attention sur cet aveu. Maintenir ce passage, même dans sa version atténuée, est-ce donc de la part de Vailland une pirouette, une coquetterie ? Car l’action du chapitre IV est bien lancée, le narrateur va bientôt « tenir » la confession de Frédérique.

À l’avant-dernière page de La Fête, un passage éclaire singulièrement le procédé de l’auteur de La Truite, qui commence d’écrire son roman avant d’en connaître le dénouement. Duc, écrivain, décide de faire des événements des dix derniers jours le sujet de son prochain roman : « Ce ne sera pas un roman, il s’en tiendra à la réalité, il ne dira que la vérité. Mais comme il ne saura pas dire toute la vérité, ce serait le livre des livres quel qu’en soit le prétexte, ce sera tout de même un roman. […] / — Plus de masque, dit-il, plus d’affabulation. Nous allons serrer le vif. / — Soit, dit Léone. Nous allons commencer la saison du roman qui n’en est pas un » (LF, p. 251). « [D]ire toute la vérité, ce serait le livre des livres quel qu’en soit le prétexte » : ce conditionnel livre le secret de tout écrivain : nul ne parviendra jamais à dire toute la vérité. Le narrateur de La Truite est bien l’ultime projection de Vailland dans un personnage fictif.

Entre La Fête et La Truite, il y a progression de la part d’aveu dans la matière et la composition romanesques. Même si, entre la conception et la version définitive de La Truite, les aveux se masquent progressivement, le dernier roman de Vailland illustre, parfois douloureusement, les difficultés de faire un roman à clefs à partir d’éléments confessionnels. Dans La Fête, le couple Duc – Léone représente l’endroit, l’image que Vailland veut donner du couple qu’il forme avec Élisabeth ; dans La Truite, deux couples (Rambert – Lou et Galuchat – Frédérique) constituent l’envers de cette image. Dans ces deux portraits de perdants mariés à une femme provisoirement plus forte, Vailland livre, à mots couverts, avec des clins d’œil à des intimes, plusieurs aspects de lui-même qu’il reconnaît depuis longtemps. Un exemple : il est question de trois secrétaires de Rambert « qui furent ses maîtresses depuis 1954, année où Lou commença à lui tolérer des maîtresses » (p. 72). Or 1954 est l’année où, selon Élisabeth, Vailland réclama d’aller chez les filles (YC, pp. 611-13). Mais comment transposer ces clins d’œil dans un roman, où tout est par définition trompe-l’œil ? Cette brève étude de la genèse de La Truite révèle un Vailland constamment aux prises avec cette question ; la lecture du roman confirme qu’il ne l’a pas résolue.

Duc, personnage de roman, saura « serrer le vif » du sujet de son roman, qui ne sera autre chose que le roman, La Fête, que Vailland a inventé. Quatre ans plus tard Vailland, auteur de La Truite, peine d’autant à « ficeler » l’intrigue de son roman que, en devenant auteur-narrateur-enquêteur, il se trouve devant l’opacité de la réalité plutôt que devant la transparence de son imagination de romancier. En abolissant la distance entre l’auteur et le narrateur du roman, Vailland n’y voit plus clair. Il a le voile.

David Nott
Université de Lancaster.

1. Les références aux Écrits intimes, Gallimard, 1968, sont signalées par la mention ÉI et le numéro de la page, entre parenthèses.

2. Les références à Yves Courrière, Roger Vailland ou Un libertin au regard froid, Plon, 1991, sont signalées par la mention YC et le numéro de la page, entre parenthèses.

3. Les références à La Truite (1964), Gallimard Folio, 1974, sont faites par simple numéro de la page, entre parenthèses.

4. Les références à La Fête (1960), Gallimard Folio, 1973, sont signalées par la mention LF et le numéro de la page, entre parenthèses.

5. Les avant-textes de La Truite (une soixantaine de feuillets de notes préparatoires), le « tableau de composition » et deux versions manuscrites (419 et 549 feuillets numérotés, écrits au recto) du texte du roman) sont conservés à la Médiathèque Élisabeth et Roger Vailland, Bourg-en-Bresse, à la cote « Ms VAI 7 » ; une étude exhaustive de ces manuscrits reste à faire.

6. Cité par A. Grésillon, Éléments de critique génétique, PUF, 1994, p. 99.

7. La Malle (1997), Le Livre de poche, 1999, p. 89–90

8. Communication personnelle, 2003. La Visirova : roman-feuilleton (1933), Messidor, 1986.

9. Communication personnelle, 2003. Voir « Les entretiens de Madame Merveille avec Octave, Lucrèce et Zéphyr » (1946), in Le Regard froid, Grasset, 1963, pp. 45-70 ; rappelons aussi une autre « Merveille », plus proche de la Frédérique de La Truite, et qui est l’objet de l’« Appel à Jenny Merveille », émission radiodiffusée (1948), in ÉI, p. 151–76.

10. Voir aussi J. Recanati, Esquisse pour la psychanalyse d’un libertin. Roger Vailland, Buchet/Chastel, 1971, p. 328–29. Les références à ce livre sont signalées par la mention JR et le numéro de la page, entre parenthèses.

11. Les Mauvais Coups (1948), Le Livre de poche, 1972, p. 134–35

12. A. Naouri, Les Filles et leurs mères (1998), Poches Odile Jacob, 2000, p. 252.

13. L’Express, 29 avril 1964

14. La Réunion (1964), Œuvres complètes, vol. 6, Éditions Rencontre, 1967, p. 386.

15. On pense aussi au domaine de Lamballe châtré, sur le plateau d’Aubrac (Bon pied bon œil (1950), Le Livre de poche, 1973, p. 243–46)

16. L’année suivante, Vailland évoque dans son Journal une scène semblable, mais ici tout reste à un niveau superficiel : « Un endroit dans le monde, hors de leur milieu habituel, un hôtel, un château, un campement, où se rencontreraient et se raconteraient / Bourbon, / Frédérique, la voleuse, la « sainte », / un toxicomane, / Élisabeth comme amoureuse, / moi / soit : des diverses manières de se faire ses plumes, ses dents, ses griffes » (ÉI, p. 745). Cette dernière phrase indique l’intérêt conscient que présente pour Vailland ce genre de rêve éveillé, tandis que les feuillets du ms1 de La Truite offrent l’exemple d’une écriture plus automatique, autrement révélatrice, qui laisse toute liberté aux jeux de l’inconscient de se projeter en direct sur l’écran du ms.

17. Clotilde aveugle : on pense à Antoinette, borgnesse, dans Bon pied bon œil.

18. Les fos 504 à 541 du ms2 ont subi de nombreuses réécritures et renumérotations ; les numéros des douze feuillets supprimés sont indiqués par des crochets : [ ].

19. Voici comment un psychanalyste d’aujourd’hui décrit ce processus : « Is it possible that as the self disappears from consciousness through the absences created by orgasm, it falls blissfully into the ‘gap’ from which it emerged ? […] If man (and woman) entered the gap and found that the womb had wandered off, would we then have no place to which we could return ? » (C. Bollas, Hysteria, Routledge, 2000, p. 39).

20. Les Mauvais Coups, p. 181

21. Drôle de jeu (1945), Le Livre de poche, 1972, p. 411

22. L’Express, 12 juillet 1957

23. « Où Joe explique qu’il est en France pour avoir été sevré trop tôt », Libération, 14 janvier 1949, in Cahiers Roger-Vailland, 18, décembre 2002, p. 77–79

24. Il s’agit du film Le Jour et l’Heure ; voir supra, 1.

25. L’Express, 29 avril 1964

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