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LE POLLEN DE LA RÉBELLION

Mis en ligne le 01/03/2011

Il pleut. Après tout, c’est bientôt le printemps. On se plaint qu’il pleut alors qu’on se plaindrait, les agriculteurs en premier lieu, s’il ne pleuvait point.

Et puis quel serait un mois de mars sans giboulées ou averses ?

Désobéir.

Roger Vailland, de sa vie, n’aurait fait que cela, hormis quelques (trop) longues années d’inféodation à la presse populiste – ce Paris-Soir notamment que, pendant la guerre, les masques tombant, on finira par appeler dans les maquis Pourri-Soir – et le bref passage par le stalinisme.

Avec le Grand Jeu, il désobéit à Breton.

Avec la drogue, l’alcool, le sexe, il désobéit aux normes sociales édictées par la bourgeoisie la plus hypocrite qui soit.

Avec son entrée en Résistance, il désobéit à Pétain, le père-la-pudeur. En 1956, avec Budapest, et lorsqu’il signe avec Sartre contre l’invasion de la Hongrie par les chars du Grand Frère soviétique, il désobéit au Parti.

Après le Goncourt, avec l’argent qui arrive à flots, la Jaguar, le whisky (de nouveau) et les films plutôt médiocres, il désobéit à son style, à sa morale.

Le cancer tranchera. (À chacun son suicide.)

*

Alors qu’en Tunisie, en Égypte, en Libye, ça branle sérieusement dans le manche (pardonnez-moi l’euphémisme) et qu’un nombre de peuples, sérieusement lassés de tant de décennies de dictature, d’autoritarisme, de médiocrité et d’ennui quotidien, remettent à leur place leurs dirigeants, là d’où ils n’auraient jamais dû sortir – le caniveau –, en Europe, et en particulier grâce à la jeunesse, cela renâcle de partout et nous voyons bien que des choses encourageantes s’amorcent. Désobéir.

« La désobéissance est assez peu compatible avec ce qu’est le métier d’enseignant », telle est la doxa de Luc Chatel, ministre de l’Éducation nationale.

Or, qu’est-ce qu’enseigner, sinon aussi apprendre à chacun la capacité de désobéir. À penser par soi-même, d’abord. À penser contre soi-même, ensuite. Il n’y aura eu aucune évolution, aucun changement, en art, en science, en philosophie, qui ne fut fait contre l’état existant des choses. Qu’on lise donc la thèse de Louis-Ferdinand Céline sur Semmelweis !... Qu’on se souvienne de la cabbale lancée à l’encontre de Pasteur…

Le droit à la désobéissance, comme le droit au blasphème ou celui de se contredire, d’ailleurs, devrait être inscrit dans la constitution de toute réelle démocratie.

Voilà donc un ministre (mais qui l’a fait roi, de qui, de quel pouvoir tient-il sa légitimité ?) s’acharnant sur ces « professeurs désobéissants », qui s’appellent eux-mêmes « les désobéisseurs »… Demandant des sanctions, entamant des poursuites judiciaires. Alors que l’honneur est plutôt du côté de ces quelques milliers d’enseignants du primaire qui, depuis septembre dernier, refusent d’appliquer les nouvelles directives de leur ministère : nouveaux programmes, fin de l’école le samedi matin, cours de mise à niveau pendant les vacances scolaires !…

*

La désobéissance civile est un concept vieux de deux siècles, inventé par Henri David Thoreau qui, s’insurgeant contre l’esclavage pratiqué par les États-Unis et la guerre menée au Mexique, refusa de collaborer financièrement avec des positions qu’il jugeait inacceptables, en cessant de payer ses impôts. Aujourd’hui, voici que réémerge avec bonheur cette « idée neuve », contre la criminalisation des mouvements sociaux, pour la liberté d’expression, d’association et de manifestation. Si dans chacun des romans de Roger Vailland on trouvera toujours un personnage – ou le narrateur – porteur du pollen de la rébellion, de la désobéissance, c’est bien avec Frédérique, dans La Truite (1964), que ce principe de désobéissance sera porté à son point apex, presque systématisé.

Une sauvageonne qui s’érige sans cesse contre l’ordre établi. La domination masculine, le mariage, le salariat, l’argent-roi. Je discutais la semaine dernière (il était notre invité, à Metz, à l’ÉSAL) avec Olivier Cadiot, et très vite, nous en sommes venus à parler de Roger Vailland, dont il fut un lecteur vorace et assidu.

Tout comme l’est désormais Cadiot, Vailland fut toute sa vie habité par l’idée, spontanée ou réfléchie, de dire « NON ».

Un avenir fertile, fondé sur des logiques dialectiques (il n’existe pas d’idée sans son contraire), ne peut se structurer, consciemment ou inconsciemment, que sur la désobéissance. Dans une perspective personnelle, dans le développement de notre pensée (que l’on songe à tout l’enseignement de Slavoj Žižek, et en particulier avec La Parallaxe), n’a-t-on pas le devoir de désobéir ?

Désobéir, tout comme blasphémer ou se contredire, au demeurant, ne serait-il pas la preuve d’une infinie sédition ?

Mais avant tout une question de respect de soi, de dignité vis-à-vis des autres.

Alain (Georges) Leduc,
prix Roger-Vailland 1991
pour Les Chevaliers de Rocourt (roman).
[Paris, 27 février 2011.]

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