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L’ère du rutabaga…

EDITORIAL

Mis en ligne le 26/10/2008

Les « experts », les « spécialistes », les hommes-troncs de la télévision, s’interrogeront sans doute encore une semaine ou deux pour savoir si la crise financière que nous venons de traverser, en ce début d’automne 2008, fut cyclique ou systémique. En tout cas, pour tomber à pic, celle-ci ne pouvait mieux tomber à pic ! De là à dire qu’elle fut sciemment fomentée, organisée, pour renflouer un peu plus encore les banques et déplumer un peu plus encore les salariés, et en général les travailleurs de par le monde, il n’y a qu’un pas…

Une crise à épisodes, dont on nous rebat les oreilles depuis 1972 ; de « chocs » pétroliers successifs en « 11-septembre », tous les prétextes sont bons pour restreindre les libertés fondamentales, pressurer un peu plus les pauvres, faire suer le burnous aux pays les plus démunis. De tout ceci, les lecteurs attentifs de La Truite n’auront été nullement surpris... Ce capitalisme financier-là, Roger Vailland, dans son dernier roman, l’avait largement anticipé...

Mais las ! Nous allons revenir à de « saines » valeurs, nous dit-on. On aura beau jeu de jouir des choses les plus simples... La pauvreté, la misère, viendront faire se sublimer nos désirs... On va redécouvrir les vertus du troc. Ah, ce que l’on s’aimera à l’ère du rutabaga !

Car pendant les travaux, la vente continue.

On n’arrête pas le commerce.

L’heure est plus que jamais aux boutiquiers, chez les artistes et les écrivains comme ailleurs.

La rentrée littéraire, et je prends cet adjectif avec des pincettes car « autofiction », « coups éditoriaux », drossent les uns contre les autres en autant de mercenaires, le montre bien. Chacun dans sa guérite ! Dans des émissions « littéraires » qui n’en sont plus, des écrivains qui n’en seront jamais viennent faire l’étal de leurs produits qui ne sonnent que comme pacotille ou apertintaille.

De cette obscénité, les plus médiatiques des écrivains et des artistes ne semblent pas avoir conscience.

Prenons l’exemple que nous fournit cet été Daniel Buren.

Né en 1938, Daniel Buren est devenu célèbre en 1986, tant à cause de la polémique entourant l’inauguration de ses fameuses colonnes du Palais-Royal, à Paris, que par l’attribution en même temps du Lion d’or de la Biennale d’art contemporain de Venise.

D’avoir réalisé des centaines de variations (souvent habiles) autour d’un motif unique ; d’avoir bâti un corpus d’une rare richesse et intelligemment interrogé l’espace (je pense à ses Cabanes), n’interdit pas, ce qu’il récuse, d’être devenu un artiste « officiel », omniprésent... Buren, pourtant, alors qu’il est l’un des très rares artistes français à connaître une carrière internationale façonnée par l’Institution et par divers ministères, continue à se croire « subversif » ! C’est pitoyable ! Or voilà que notre homme travaille depuis deux ans avec les Soieries Brochier, à Lyon...

« Des soyeux ? » 1, lui demande le journaliste. Réponse : « Les soyeux lyonnais se sont totalement renouvelés. Par exemple, ils réalisent les fuselages des avions de chasse, une partie des fusées Ariane, les têtes des ogives nucléaires ! Ils tissent aussi de la fibre optique, pas plus grosse qu’un cheveu. C’est ce procédé que j’ai utilisé : deux rouleaux de fibre optique tissée qui partent du plafond pour plonger dans le puits, et sous la chute d’eau qui est l’arrivée de ma gouttière. Et, quand on l’allume, le tissu même s’éclaire. C’est de l’électricité dans l’eau ! »

Ça monsieur, travailler avec un matériau aussi noble que celui dont on fait des ogives nucléaires, ça vous pose son artiste !...

Sur ce site Internet, nous œuvrons à la meilleure connaissance d’un romancier dont le sang, à lire de telles âneries, n’aurait fait qu’un tour !...

Mais morale pour morale, éthique pour éthique, la réponse semble venir d’un Antillais, dans le même organe de presse, quelques jours plus tard... 2 Roger Bambuck est un sprinteur français, né en 1945 à Pointe-à-Pitre (Guadeloupe). Il se retira de la compétition à l’âge de 27 ans et fut secrétaire d’État à la jeunesse et aux sports de 1988 à 1991, dans le gouvernement de Michel Rocard. Recordman du monde en 1968 (durant une heure, aux championnats des États-Unis de Sacramento), et de France du 100m durant vingt ans, en 10" 2.

Boycotter ou non les Jeux olympiques ? L’ancien champion y dénonce le cynisme des uns et des autres. Cynisme des Chinois vis-à-vis de leur population (les places, très coûteuses, étaient réservées aux apparatchikis et aux VIP) ; cynisme des Occidentaux qui ne voient rien d’autre dans la Chine qu’un immense marché à conquérir. Il regrette qu’il ait fallu composer avec l’idéal olympique d’amateurisme (un concept très cher à Vailland) : celui qui aime et qui s’aligne bénévolement. Et s’adressant aux athlètes d’aujourd’hui : « (...) Et qu’ils ne rabâchent pas que le sport n’est pas politique », assène-t-il. « Le sport est éminemment politique car il est un choix de liberté et de comportement. (...) » 3

Bambuck, finalement, aura refusé d’aller à Pékin, et même de regarder la retransmission des Jeux à la télévision.

Car c’est cela, le Sarkozo-berlusconisme-dans-toutes-les-têtes...

L’argent à la fois comme primat et comme finalité, et non plus comme moyen ou comme outil. Le règne sans partage de la pièce de cent sous dans toutes les consciences que dénonçait déjà Balzac.

L’argent, ce sera le thème des traditionnelles rencontres Vailland de Bourg-en-Bresse, en novembre prochain.

L’argent, le jeune Vailland en aura ardemment eu le désir ; il en aura manqué, et souffert de cette honte ; lui qui fut jusqu’à la fin un marxiste, il aura sciemment vendu sa force de travail, apparentant délibérément cet échange à de la prostitution. On sait la différence ténue entre le tapin, l’usine et le bureau.

C’auront été, maigre compensation, les grosses voitures, la Jaguar... Le whisky de cinq heures du soir...

Quelques maigres deniers d’argent...

Je ne me serai jamais, ces dernières semaines, autant interrogé sur les deux dernières lignes de La Truite : « Qu’elle tienne, a-t-il dit, qu’elle tienne... Mais pour quoi faire ? »

Rien n’interdit, en ces temps de disettes annoncées, de vaches maigres à venir, d’y voir un appel à l’éthique.

Alain (Georges) Leduc,
Romancier, prix Roger-Vailland 1991.

1. Propos recueillis par Harry Bellet. Article paru dans l’édition du 25 juillet 2008 du journal Le Monde.

2. Propos recueillis par Patricia Jolly. Le Monde, 7 août 2008.

3. Ibidem.

© 2006–2007 Les Amis de Roger Vailland – Élizabeth Legros et Alain (Georges) Leduc, co-responsables de la rédaction.
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