Vous êtes ici : Accueil > L’œuvre > Archives des Cahiers Vailland > Éloge de l’individu

Éloge de l’individu

Mis en ligne le 03/09/2007

Article publié dans le n°2 des Cahiers Roger Vailland (Action, Libération : un drôle de jeu), décembre 1994

Le premier roman publié de Roger Vailland constitue-t-il la grille fondamentale de tout son œuvre, au moins romanesque ? Il est permis de le penser, tant les thèmes lancinants de l’auteur y sont déjà à l’œuvre.

Curieux roman, à certains égards, que Drôle de Jeu, écrit à l’âge de trente-six ans et publié en 1945, avec, au bout, un Prix : l’Interallié, celui des journalistes. D’un côté, on peut effectivement le tenir pour un roman de journaliste : par les détails qu’il fournit sur la vie de l’époque, par le ton de reportage qui caractérise certains passages… Toutefois, force est de constater que, pour cette entrée en matière, Roger Vailland est de plain-pied lui-même.

Sans doute se souvient-on insuffisamment qu’il est de formation philosophique, même s’il n’a jamais terminé son DES (diplôme d’études supérieures) sur Hegel. Il n’en est pas moins travaillé par la référence, de manière explicite ou pas. Dans Drôle de Jeu, c’est plutôt sans se cacher :

« Pour moi, ce qui est essentiellement, typiquement français dans notre littérature, ce qui est unique, inimitable, irremplaçable, c’est Retz, Laclos et Stendhal. J’y ajouterais peut-être Sade – que je place en tout cas au premier rang des grands lyriques de tous les pays et de tous les temps – ce qu’il a de bien français, ce qui l’apparente aux précédents, c’est sa prodigieuse faculté d’irrespect… »

Comment être plus clair ? Si on rapporte les nombreuses citations au fait que Vailland, en pleine ère du ‘nouveau roman’ et à peine avant la naissance et l’épanouissement de Tel Quel, innove peu de manière ‘formelle’, on ne peut qu’en conclure que nous avons affaire à un moraliste, c’est-à-dire à quelqu’un qui tente de penser le monde pour aider à l’élaboration d’une pratique adéquate à ce monde.

Seulement voilà : rien n’est simple ; de sorte que l’œuvre, sans mauvaise conscience, va toujours permettre aux contradictions d’effleurer. Ainsi, l’individu appelé à combattre peut être en même temps envoyé au piquet parce que ne correspondant pas aux canons intraitables :

« Pourquoi resté-je toujours sur mes gardes en présence des hommes gras ? Les grands montagnards maigres m’inspirent au contraire immédiatement confiance ; ce doit être héréditaire ; je suis petit-fils de montagnard. Rodrigue aussi. Attention, j’ai une fâcheuse tendance au ‘racisme’ ».

Cet apôtre de la liberté, de la « souveraineté », sait aussi convoquer un déterminisme quasi-pascalien. On a la grâce ou pas et peu de chances de se l’approprier si elle ne répond pas ‘présent’ d’emblée. Le type de questions du système Vailland n’est pas sans faire penser à la problématique existentialiste. Faut-il, suivant la démarche de Vailland dans Drôle de Jeu, et plus spécialement dans le journal intime de Marat, rapporter ces préoccupations à une génération ? Sartre est né en 1905 et Vailland en 1907 ; tous deux sont philosophes, fût-ce avec des destins différents, etc.

Il est possible de lire les choses autrement. Certes, il n’est pas si facile de se déprendre de l’histoire, surtout que, même vivante, elle pèse beaucoup sur le cerveau – et sur l’affect – des individus. Mais quand Sartre dote l’homme de la liberté, avec l’angoisse qu’elle suppose, Vailland choisit un autre lieu : la conscience, laquelle ne peut qu’entrer en conflit avec un déterminisme intégral de type janséniste. Ainsi l’auteur de Beau Masque hésitera-t-il constamment entre deux positions : l’acceptation ou le rejet immédiats (grâce ou disgrâce) et la transformation par la réflexion et/ou l’action.

Qu’est-ce que cela donne concrètement ? Frédéric est un personnage entré dans la disgrâce : il parle plus qu’il n’agit, ne couche pas avec sa fiancée et, pour couronner le tout, il pratique la politique comme une religion, démarche rédhibitoire. Et pourtant, à la fin, Marat l’accepte enfin comme l’un des siens :

« Au cours de ces dernières semaines, il n’a eu aucune tendresse pour Frédéric, le puceau l’a agacé, le grand dadais empêtré dans toutes les idéologies du siècle l’a irrité, il a blâmé en lui la pensée confuse qui est à l’origine de toutes les déviations qui ont paralysé jusqu’ici les mouvements ouvriers en France, il a dénoncé son christianisme inconscient, il en a fait la personnification de l’esprit faux. Il a passé la nuit précédente avec sa fiancée. Il sent cependant dans sa propre chair les souffrances de Frédéric, car ils ont mené le même combat, ils ont résisté côte à côte, ils sont tous deux de la race qui dit non, Frédéric est un des Dix Mille, son camarade ».

A vouloir rester dans le champ de l’existentialisme, on pourrait dire que ces derniers mots du roman ont un petit air de « Il faut imaginer Sisyphe heureux ». Quant à l’aspect religieux inconscient, n’est-il pas chez Marat aussi ? En effet, si Frédéric a trouvé enfin… grâce aux yeux de son aîné, c’est parce qu’il est emprisonné par les Allemands et sans doute torturé. Implicitement, Marat considère que Frédéric ne parle pas, quand toute la description qu’il en fait inciterait à penser le contraire. Que faut-il en conclure ? Que Frédéric connaît la rédemption parce qu’il a été reconnu comme adversaire par l’ennemi commun ?

Il est remarquable que le premier roman de Vailland mette en scène des ‘marginaux’, comme on dirait aujourd’hui, et que le texte baptise d’ ‘illégaux’, définis ainsi : « Le conspirateur, l’illégal comme on dit maintenant, s’abstrait du genre humain » (souligné par nous). En d’autres termes, les personnages, tout entiers tendus vers un but précis, agissent hors un monde qu’ils essaient de détruire parce qu’il est pourri, comme l’orange qu’Eluard avait sous les yeux (« La terre est bleue comme une orange »).

Aussi bien la conscience a-t-elle fait sortir les ‘souverains’ du déterminisme strict. « Ce qui le touche par excellence, c’est la lutte consciente et volontaire de l’homme contre le monde, sous tous ses aspects », affirme Marat-Vailland dans son journal intime au début du chapitre neuf. Comment concilier cela avec la grâce et tous les types de déterminisme ? C’est l’action qui règle les problèmes théoriques : par elle, on les dépasse. On va au-delà des déterminismes, au-delà des conflits, comme porté vers une résultante issue des contradictions dont on peut se demander s’il est possible de triompher définitivement.

Le cynisme de Marat-Vailland est celui d’un philosophe : lui recherche le souverain bien quand les autres se vautrent dans les apparences habituelles (l’honneur, la gloire, la richesse, diraient Aristote ou Spinoza ; « Reste l’autre grande préoccupation humaine : l’argent », est-il noté au chapitre sept). Mais la grâce n’est peut-être qu’illusion. Elle est ce qui apparaît aux autres comme facilité parce qu’ils n’ont pas eu le courage d’aller au bout d’eux-mêmes, parce qu’ils « trichent ». D’où, sans doute, la mythologie du sexe : « Nu à nue dans le silence du lit, il n’y a plus de tricherie possible. Le langage ne permet plus d’éluder le réel, le sophiste se trouve au pied du mur : il faut faire ses preuves. La guerre exige la même loyauté. C’est pourquoi l’homme noble n’admettait que deux occupations : la guerre et l’amour » (chapitre cinq).

Remarquez à quel point le vocabulaire trahit l’ambition moraliste. Cependant, au contraire d’une morale dominante, à appliquer strictement, il s’agit là d’un appel à la conscience qui doit rendre l’action possible. La fracture entre Mathilde et Marat ne survient probablement pas parce que Mathilde trahit mais parce qu’elle perd la maîtrise de son action, elle perd la conscience. Ainsi la complicité est-elle rompue ; ainsi les personnages appartiennent-ils, désormais, à deux mondes séparés. Au « non » de Marat répond un « oui si » de Mathilde, prête à tout pour récupérer un amant que, de toute façon, elle a déjà perdu. Elle est entrée dans le champ de la disgrâce, elle ne le quittera plus.

Face à elle, Marat n’est pas aussi cynique qu’il paraît : il est simplement las de savoir où les processus habituels s’achèvent quand lui préfère innover la vie en se l’appropriant. D’ailleurs, n’a-t-il pas dû lutter lui-même pour que la grâce vienne en son camp : « Contrairement à ce que je croyais, j’ai été, jusqu’à une date toute récente, très peu libre à l’égard des choses de l’amour », concède Marat dans son journal intime (chapitre sept). « Que d’éléments étrangers à l’amour conditionnèrent mes amours ! » soupire-t-il après.

Étrange contradiction que celle qui mêle un déterminisme strict à la possibilité d’en sortir. C’est que le romancier Roger Vailland attaque sur plusieurs fronts, comme Drôle de Jeu en est témoin : d’un côté, il agit en scientifique ou en journaliste, circonscrivant son objet pour le clôturer et lui faire dire sa vérité, à partir de quoi il se donne un programme d’action ; de l’autre, il tente de régler ses comptes avec son personnage d’autrefois. Et c’est bien parce qu’il vient de l’humiliation, personnelle et/ou collective, qu’il arbore cette rudesse qui pourrait le faire passer pour un « insensible ». « C’est à l’homme pauvre et à la femme laide, à ceux qui ont à venger les humiliations des premières années, que sont promises les plus hautes destinées… » (chapitre huit).

Si le cynisme, ou ce qui peut passer pour tel, est issu de la lucidité – et donc, nécessairement, repose sur du désespoir – il est aussi mise à distance : mise à distance d’un passé douloureux, d’une situation insatisfaisante… Il existe dans cette démarche un volontarisme qui part d’un moment où l’être a « été agi » pour aller vers une pleine possession de soi. Encore celle-ci n’intervient-elle qu’au théâtre où elle se nomme, après Diderot, « distance de soi d’avec soi ». L’individu (l’acteur) est à la fois totalement impliqué dans l’action qu’il crée et complètement détaché, de sorte qu’il peut faire face à tout impondérable avec autorité et efficacité.

S’il est une morale de Vailland – et nous croyons qu’il n’y a pratiquement que cela, Drôle de Jeu en porte témoignage – c’est celle qui consiste à favoriser, à n’importe quel moment de la vie, une prise de possession de soi grâce à la conscience d’une situation ou d’un événement susceptible de faire basculer l’existence dans une autre mouvance. D’une certaine manière, on pourrait dire que Vailland est un romancier militant, si l’on entendait par là non pas qu’il sert une quelconque idéologie mais, au contraire, qu’il se sert autant du réel que des idéologies pour se frayer un passage : celui d’une pensée libre qui permette une action elle-même libre.

En ce sens, Vailland continue d’être pour nous d’une richesse inépuisable. Voilà un homme qui, philosophe de formation et journaliste de métier, est entré dans le roman armé d’une théorie qu’il ne pouvait pas laisser au vestiaire, mais n’y a jamais été soumis. Il dit lui-même que, avec Drôle de Jeu, il a essayé d’exprimer une conception du monde. C’est ce qu’il ne cessera de faire jusqu’à sa mort, comme l’indique le projet de roman politique qu’il avait en tête et qu’il n’écrira pas. Aussi Michel Picard, dans Libertinage et tragique dans l’œuvre de Roger Vailland, a-t-il raison d’écrire que

« l’extrême singularité de l’écrivain lui a précisément permis, grâce à une familiarité constante avec le tragique, grâce à divers systèmes de défense, dont le libertinage n’était que le plus caractéristique, de formuler tous les problèmes des hommes de notre temps, ceux que posent la condition virile, la réinvention du couple, la compréhension de la société, l’action politique, tous ceux dont la solution « changerait la vie » - et de les formuler non de manière théorique, philosophique, abstraite, mais en les vivant de l’intérieur par l’écriture, ce qui nous offre une lecture nous permettant de les vivre à notre tour, sur un autre mode ».

Comme dit l’autre, à bon entendeur…

Patrice Fardeau

Cahiers Roger Vailland n°2 (Action, Libération : un drôle de jeu), décembre 1994, pp. 13-16

© 2006–2007 Les Amis de Roger Vailland – Élizabeth Legros et Alain (Georges) Leduc, co-responsables de la rédaction.
Conception : www.linuance.com