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Colloque « Roger Vailland, une expérience du 20e siècle »

Mis en ligne le 28/05/2007

Compte-rendu du colloque organisé du 23 au 25 mai 2007 par les Amis de Roger Vailland et l’École Normale Supérieure de Lyon (Centre d’Études Poétiques), à l’occasion du centenaire de la naissance de l’écrivain (1907-1965)

Le colloque de Lyon se proposait de revisiter un certain nombre de contradictions qui parcourent l’œuvre de Roger Vailland : avant-gardisme poétique et engagement politique, littérature et journalisme, affirmation individuelle et appartenance collective, communisme et libertinage. Une occasion de considérer cette œuvre sous une grande diversité d’angles et de points de vue qui l’éclairent d’un jour nouveau.

Centenaire oblige, plusieurs communications visaient à situer Vailland dans une perspective historique, par rapport aux grands événements et aux problématiques de son époque, qui ne l’ont jamais laissé indifférent. Martine Boyer-Weinmann a traité de la position de Vailland pendant la guerre d’Algérie (a-t-il vraiment été un ’porteur de valises’ pour le compte du FLN ? la question reste ouverte). Dominique Carlat, Alain Virmaux et Emmanuelle Cordenod ont apporté de nouveaux éléments sur les questions épineuses de la rupture de Vailland avec le groupe du Grand Jeu et les surréalistes, survenue en 1929, ainsi que sur les relations (ou plutôt non-relations) qui s’ensuivirent avec Roger Gilbert-Lecomte et avec Aragon. André Dedet s’est attaché à montrer comment cet écrivain « crée sa singularité tout en utilisant les matériaux idéologiques de son époque ».

Des voies d’investigation sont ouvertes en confrontant les idées de Vailland, ses choix, ses pratiques d’écriture, avec ceux de certains de ses contemporains. Guillaume Bridet, à propos du thème de la souveraineté et de la question cruciale de l’autonomie économique, celle de la femme (pour vivre sa sexualité) et de l’écrivain (pour vivre son écriture), a développé un parallèle avec Bataille. Il a montré comment, pour Vailland, l’engagement en 1943 dans la Résistance permet la levée des inhibitions précédentes et l’adoption d’une posture permettant la création littéraire, dans une cohérence extérieure et intérieure. Marc Dambre a étudié l’intérêt pour Vailland des Hussards (surtout Roger Nimier), selon deux axes : la préoccupation de l’Histoire et la priorité donnée au style. Vitesse, lucidité, libertinage : quand Nimier – qui trouve dans Drôle de Jeu « une leçon de liberté littéraire » – parle de Vailland, c’est aussi de lui-même qu’il parle.

D’autres approches éclairent des aspects particuliers de l’univers vaillandien à travers le prisme d’un livre. André Not, dans « 325 000 francs : histoire d’un prolétaire ou roman prolétarien ? » a exposé comment l’ironie appliquée par l’auteur à la figure du narrateur sauve le livre du risque de dogmatisme. Elena Zamagni a rapproché Don Cesare dans La Loi et Don Fabrizio dans Le Guépard : deux personnages de déserteurs, de solitaires, « observateurs d’un temps auquel ils choisissent de ne plus appartenir ».

Ayant situé Vailland entre Nietzsche et Marx, même si cela « ne suffit pas à rendre compte de cette éthique des intensités de Vailland, de cette alliance des contraires », Stéphane Chaudier conclut : « pourquoi aimer Vailland ? parce que c’est un de ces écrivains inactuels qui font de l’Histoire un des alcools forts de l’existence ».

Michel Collomb a travaillé sur les trois livres de reportages de Vailland : Boroboudour, Choses vues en Égypte, La Réunion – un des aspects originaux de son œuvre, qui sont à resituer dans une perspective de littérature ouvrière et militante. Michel Bertrand a examiné les rapports entre militantisme et dilettantisme à travers les trois romans de la période 1945-54 : Drôle de Jeu (le roman de l’action clandestine), Bon pied bon oeil (le roman de l’action politique), Beau Masque (le roman de l’action syndicale) – comment le dilettante complète le militant – et comment Vailland « ruse avec son dessein, avec son récit, avec son lecteur ».

Christian Petr s’est interrogé : pourquoi Vailland est-il venu si tard au roman ? Il a donné à cette fin des éclairages subtils sur un livre peu connu de Vailland, le roman-feuilleton Cortez, le conquérant de l’Eldorado. Désespérant de jamais arriver à « être à la hauteur » de l’idée qu’il se faisait du rôle de l’écrivain, Vailland a mis quinze ans à dépasser son écartèlement entre une tâche méprisée (le journalisme) et une tâche inaccessible (la littérature).

Trois communications ont cerné de plus près les questions de forme : Mélanie Pircar a disséqué les notions de temps, de rythme, de continuité dans La Loi ; David Nott s’est livré à une comparaison entre les manuscrits et le texte définitif de Un Jeune Homme Seul, dont les multiples grilles de lecture permettent dépasser une interprétation trop autobiographique. Jean Sénégas a révélé dans Les Hommes Nus, au-delà des aspects « farfelus et cocasses » de ce texte de jeunesse, une construction narrative ayant une cohérence globale symbolique.

De la table ronde finale, je noterai seulement, à part l’exposé freudien de René Ballet sur « la nécessité du parricide », la réflexion de Daniel de Roulet. La vraie question qui se pose aujourd’hui, estime-t-il, c’est comment écrire après Vailland. Quarante ans après sa disparition, alors que son œuvre est largement négligée, après le passage du Nouveau Roman, après celui de l’autofiction, on découvre – souvent chez des auteurs américains – des éléments que Vailland avait mis dans son esthétique : le projet de raconter et d’interpréter la rumeur du monde. Une littérature permettant de présenter plusieurs points de vue sans se fixer sur une subjectivité nombriliste. Un effort nécessaire et dont l’auteur de La Fête, qui s’est tant interrogé sur les fins et moyens de l’écriture, nous donne les outils.

Elizabeth Legros

Le programme complet du colloque

Les autres manifestations du centenaire

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