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Témoignage : Alain (Georges) Leduc

Apport de Roger Vailland

Mis en ligne le 25/10/2006

Une amie me demande : « En trois mots, qu’est-ce que Vailland a apporté à la littérature ? » Je pense avoir répondu à côté... (Mais en plus de trois mots...)

Difficile de répondre. Albert Cohen avec Belle du Seigneur apporte-t-il plus que Marguerite Yourcenar et son Œuvre au noir ? Drieu La Rochelle, plus qu’Aragon ou Malraux, pour prendre trois écrivains qui furent amis ?

À quoi sert un écrivain ? Est-il là pour « servir », d’ailleurs ?

À quoi je « sers », si je « sers » à quelque chose ?

(…)

Roger Vailland, par sa première phase, disons para-surréaliste pour aller vite, va impulser par défaut (si on en juge le procès que lui fait Breton en 1929, il est exclu de facto) un nouveau tournant au surréalisme.

Il apporte surtout dans la nature du regard qu’il porte sur le monde (ce qu’il appelait « le regard froid », un regard au scalpel — et c’est en ce sens que je me sens très proche de lui, sur la lucidité vis-à-vis du monde, cette haine de la méthode Coué, du sentimentalisme, des « bons sentiments »). C’est ce qui le différencie d’Aragon, autre écrivain communiste. Vailland n’est jamais dans la propagande, car il ne croit pas au « bonheur ». Là aussi, je le rejoins. Vailland est proche des grands tragiques grecs, proche de Sénèque, etc. C’est aussi un homme du dix-huitième siècle, amateur fou de Laclos (il associe toujours Laclos à Retz et à Stendhal). L’histoire compte pour lui. Les écrivains d’aujourd’hui sont dans l’immédiateté, Vailland vit dans la durée.

Sur la longue échelle. À ma connaissance il ne parle jamais de l’École des Annales, ni de Braudel, mais sa vision est implicitement une vision braudélienne de l’histoire : ce qui advient aujourd’hui ne vient que comme répliques (au sens sismique) de choses plus anciennes. Le Liban, c’est une succession de guerres depuis Ramsès II. Le conflit israélo/palestinien, ce sont les Capulet ; c’est Columba. Le tragique du monde, c’est le tragique de l’homme. Le Mal qui est en nous. C’est pour cette raison que je place très haut, très haut, Bernanos, un écrivain catholique, pourtant, alors que je suis athée : mais Bernanos est un des rares à poser la question du Mal. Le Mal qui est en chaque personne, j’entends. Bernanos est comme Boulgakov, il fait apparaître physiquement le Diable dans ses romans.

Regard sur le monde, regard sur l’histoire. Lucidité.

Dernier point, ce qui rend Vailland à la fois totalement inactuel et plus nécessaire que jamais, c’est le rapport au style, à la forme. Vailland est un styliste. Aujourd’hui, les médias, les libraires vendent des livres, des histoires, pas du style, pas de la forme. C’est un archaïque, un moderne — alors que l’époque serait, je dis bien « serait », post–moderne.

Voilà, notamment, pourquoi Vailland m’intéresse.

Alain (Georges) Leduc
juillet 2006.

© 2006–2007 Les Amis de Roger Vailland – Élizabeth Legros et Alain (Georges) Leduc, co-responsables de la rédaction.
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