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« J’aime les gens qui cherchent leur chemin »

Mis en ligne le 25/06/2014

Il y avait foule, ce vendredi 30 mai, aux abords du nouveau musée Soulages, dans le jardin du Foirail et sur l’avenue Victor-Hugo à Rodez. Les premiers visiteurs ont dû s’armer de patience avant de pouvoir côtoyer les œuvres de l’enfant du pays, Pierre Soulages (né en 1919), dans cet espace dessiné par les RCR arquitectes.

Le maire de Rodez, Christian Teyssèdre, aura à juste titre déploré la veille « l’absence totale » d’aide de l’État. L’État, la ministre de la culture, Aurélie Filippetti (d’un fiasco l’autre, les intermittents, le patrimoine, l’enseignement artistique...), n’a en effet pas octroyé un seul flèche d’euro pour le fonctionnement des trois musées de la ville auxquels avait néanmoins été accordé le label « Musées de France », a expliqué l’élu, évoquant le musée Soulages, le musée des beaux-arts Denys-Puech et le musée d’histoire et d’archéologie Fenaille abritant une collection unique de statues-menhirs. « Ici, à Rodez, les Musées de France sont financés à 100 % par le contribuable local, tandis que ceux qui ont ce statut à Paris sont financés par l’État. »

Deux poids, deux mesures.

Pourtant, quelle merveille que ce nouveau musée, qui se pose comme un trait d’union entre le centre historique et les nouveaux quartiers ! Respectueux de l’environnement, le bâtiment est organisé en un enchaînement de volumes parallélépipédiques. Les intervalles ne sont pas sans rappeler les traditionnelles fenestras aveyronnaises. Ouverte sur le jardin, la façade sud n’excède pas les trois mètres tandis qu’au nord, les boîtes sont en porte-à-faux au dessus d’un chemin de promenade. Le bardage est d’acier Corten ou acier auto-patinable. En s’oxydant, ce matériau crée une patine protectrice. « Ce n’est pas un matériau inerte et aseptisé, disent les architectes. Par ailleurs, son chromatisme n’est pas sans rappeler le grès rose de Rodez. » Rafael Aranda, Carme Pigem et Ramon Vilalta, unis sous le nom de RCR arquitectes, travaillent ensemble depuis 1988 à Olot en Catalogne. Ils ont remporté plusieurs concours tant nationaux – depuis le phare de Punta Aldea à Gran Canaria en 1988, jusqu’au nouveau Palais de Justice de Barcelone en 2010 – qu’internationaux, à Dubaï et en Belgique (The Edge Business Bay, 2007 et la Médiathèque de Gand, 2010).

La première rencontre entre Pierre Soulages et Roger Vailland eut lieu dès le printemps 1949. Ce dernier, ayant eu l’intuition du potentiel de ce peintre « que les amateurs d’art viennent tout juste de remarquer », lui propose de réaliser les décors de sa première pièce de théâtre, Héloïse et Abélard. De cette collaboration fructueuse naîtra une longue amitié entre les deux hommes, seulement interrompue pour des raisons idéologiques lors des années de la fin du stalinisme.

Le 27 mars 1961, Vailland décida d’entrer dans l’intimité de l’artiste, et plongea en apnée au cœur de sa création. Il allait opérer une description minutieuse du travail de celui-ci, détaillant le choix des toiles, des couleurs et des outils et décortiquant le moindre geste.

Il y eut indéniablement une immense complicité entre les deux hommes. « Dans la rue, j’aime les gens qui cherchent leur chemin, pas ceux qui marchent sans hésitation, droit au but », lui rétorque le peintre. Écho un peu ironique au célébrissime et péremptoire « Je ne cherche pas, je trouve », de Picasso, qui sera le futur camarade de Parti de Roger.

En février 1962 s’ouvre le « procès » de Pierre Soulages, initié par la revue des étudiants communistes, Clarté. (« Procès », curieux terme, convenons-en, après les procès de Moscou, de si fraîche mémoire...) Répondant à la question (dépassée et bateau, aujourd’hui, mais judicieuse, à l’époque, nous sommes juste après l’émergence du Nouveau Réalisme (octobre 1960), et à deux doigts des balbutiements de la Figuration narrative (1964)) : « Pour ou contre Pierre Soulages, peintre abstrait ? » En empruntant le vocabulaire des pages sportives des journaux, Roger Vailland, dont on sait l’importance qu’il accordait à la forme, forme physique, forme psychique, et au style, décrit Soulages comme un « champion » dont la force est autant de s’être « construit palais », que d’avoir créé son « style propre ». Il défend magnifiquement l’artiste lyrique, égratignant au passage ces « philosophes amateurs » et l’archaïsme de certains critiques qui remettent en question son travail. Soulignant le fait que les toiles de Soulages ne portent pas de titre, ni ne livrent aucun message, l’écrivain estime que le travail de l’artiste ne prendra toute sa signification que lorsque celui-ci « aura achevé sa dernière peinture et que toutes ses toiles achèveront du même coup de s’éclairer les unes les autres, dans la perspective totale de l’œuvre d’un grand peintre ».

Prémonitoire ?

Allez à Rodez, comme je m’y prépare à le faire, cet été, pour vous en rendre compte. Profitez-en pour aller voir au musée Fenaille, c’est juste à côté, les statues-menhirs, dont la période d’érection se situe entre le néolithique final et l’âge du cuivre (3500 à 2000 avant J.-C).

Alain (Georges) Leduc, écrivain, prix Roger-Vailland 1991.

Lire Roger Vailland, Comment travaille Pierre Soulages – Préface d’Alfred Pacquement Le Temps des Cerises, collection La Griotte Essai - Arts/littérature - ISBN : 978-2-84109-9 – 64 pages – Format : 110 x 170 – prix : 6 €.

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