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UNE LOI INIQUE, SCÉLÉRATE

Mis en ligne le 28/01/2014

Ainsi donc il s’agirait aujourd’hui, ni plus ni moins, que d’éradiquer toute forme de prostitution, grâce à la solution miracle de la pénalisation des clients. Une loi mal préparée, mal ficelée, mal fagotée, a été votée, en première lecture, mercredi 4 décembre à l’Assemblée nationale, par 268 voix pour, 138 contre et 79 abstentions. Mais, signe d’un profond trouble, tous les partis se sont divisés, et il y a eu un grand nombre d’absents ce jour-là.

« La prostitution est-elle forcément une condition subie et dégradante ? Faut-il l’abolir ou, au contraire, l’autoriser pour mieux l’encadrer ? » L’État n’a pas à se mêler de sexualité ni à entraver les libertés liées au sexe.

Ce grand séducteur, noctambule et jouisseur, que fut Roger Vailland, pratiqua toute sa vie l’amour tarifé. « Chères filles, qu’à toutes les époques de ma vie (...) je suis allé retrouver dans les bordels, le cœur battant, et qui m’avez toujours prodigué les plaisirs les plus purs... », écrit-il des prostituées. Certains soirs, Élisabeth l’accompagnait dans les claques de Lyon, de Paris ou de Genève, avec, en poche, le détail est croustillant, un flacon d’eau de Cologne pour désinfecter les bidets.

« Ni possédées, ni possédantes.
les seules amours qui échappent à la dialectique du maître et de l’esclave comme la poésie (description de la rue des Lombards)
de même que la prose de l’avenir dépassera l’opposition prose-poésie…
ce que j’ai essayé dans 325 000 francs. »

Toujours se rabattre sur la littérature…

Succulente – l’anecdote est connue –, cette manière dont, ayant croisé le couple fusionnel Louis/Elsa dans un banquet à Moscou (la seule fois où il se rendit en URSS), Vailland se penche vers cette dernière, alors icône absolue du Parti, et lui murmure :

« – Tu es belle comme une putain. »

Elsa, estomaquée, est au bord de la suffocation :

« – Et tu connais mes goûts depuis assez longtemps, mon cher Louis, pour savoir ce que dans ma bouche ces mots représentent », de dire aussitôt à haute voix Roger en se tournant vers Aragon, qui jadis fréquentait assidument ses « putains terribles et charmantes », devant une assistance ébahie... « Cet imbécile, confiera plus tard l’auteur de La Loi, n’a même pas su y voir le compliment. »

Répétons-le : l’État n’a pas à légiférer sur l’activité sexuelle des individus. Combien de femmes ou d’hommes sont en couple pour l’argent ? Il existe aussi une misère sexuelle féminine et des femmes qui font appel à des prostitués. Pour le législateur, tout client est un « violeur-prostitueur » (en se préservant bien d’évoquer les clientes, les gigolos, les gitons). Beaucoup de femmes seules, âgées, abandonnées, sont enchantées d’avoir recours à des escort boys. Et quid de la prostitution homosexuelle ?

On a vu à cette occasion s’établir une étrange alliance entre les féministes institutionnelles du PS et les abolitionnistes cléricaux anti-IVG. Une gauche bobo s’alliant et faisant cause commune avec des bigots puritains ou les lobbyistes du Nid : cette loi hypocrite, scélérate, et dont le Sénat débattra plus longuement et espérons-le plus sereinement – en juin prochain – que l’Assemblée nationale, n’empêchera nullement la marchandisation des rapports humains. L’exploitation des travailleurs du sexe n’en sera qu’aggravée par la prohibition.

Une loi, pour ceux-ci, vécue comme répressive. Faudra-t-il éradiquer les représentations de la prostitution ? Interdire l’exposition des tableaux de Lautrec, la projection de Paris, Texas, d’À la recherche de Mister Goodbar ? Jeter au feu les livres de Joris-Karl Huysmans, de Georges Simenon (l’homme aux 10.000 femmes, la plupart péripatéticiennes), d’Henry Miller, d’Anaïs Nin, d’Hubert Selby ou de Constantin Cavafy ? Le sexe devra-t-il toujours être cautionné par l’amour, le mariage ou la reproduction ? Les féministes, qui ont lutté pour l’émancipation des femmes, ont permis la reconnaissance d’un droit fondamental permettant à celles-ci de disposer de leur corps. Les prostituées seraient-elles indignes de faire valoir ce droit essentiel ? Bien malin celui qui saura prédire, à ce stade, les effets d’une législation qui pourrait hélas ! entrer en vigueur en France fin 2014 ou début 2015, après la navette parlementaire. Une chose cependant est sûre : les prostituées ne seront pas moins nombreuses. Elles iront simplement exercer leur métier ailleurs.

Imaginons un seul instant, de tout ce gloubi-boulga, ce qu’aurait grommelé Roger Vailland.

Cette loi bidouillée, bouclée et votée à la va-vite, dans la confusion générale, qui relève plus de la morale que du droit, s’avérera peu efficace dans la lutte contre les trafics d’êtres humains, seule vraie priorité. Une loi qui de surcroit pratique l’amalgame : il n’y a pas une, mais des prostitutions, même si les personnes soumises au tourisme sexuel en Asie ou dans l’arc latino-américain ou les Ougandaises envoyées en Malaisie sous couvert de fausse promesse d’embauche, sont communément exploitées. Les réseaux font preuve d’une grande capacité d’adaptation. Les proxénètes roumains vendent impunément de jeunes Équatoriens à des Français et des Libanais vont chercher des femmes au Venezuela pour les négocier à Marseille. Finis les camions transportant clandestinement de pauvres hères haillonneux pour passer les frontières : aujourd’hui, l’extrême majorité des prostituées débarquent de l’étranger avec de vrais (ou quasi vrais) papiers par avion et avec des contrats, comme les Nigérianes ou les Chinoises arrivées via des offices de tourisme. L’ultra-libéralisme, dans ce domaine comme dans les autres, fait preuve de sa stupéfiante ductilité. À Chypre, des réseaux font ainsi venir des Ukrainiennes ou des Russes avec des visas de « danseuses exotiques » ou d’« artistes », avant de les envoyer dans les pays du Golfe. La crise économique a accentué la précarité et développé une « prostitution du désespoir ». En Grèce, par exemple, le nombre de maisons closes illégales a explosé depuis cinq ans, et le nombre de prostituées a été multiplié par huit. En Bosnie-Herzégovine, en Albanie, les prostituées sont recrutées par le biais de fausses promesses de mariage.

Aussi, n’occultons rien : « Sentez-le en femme : le salarié se trouve dans la situation d’une putain, comme elle, il se vend ». « Libertins et putains. Même liberté. Même asservissement, aussi. » Prolétaire comme un autre, l’écrivain solde sa force de travail. Et puis, pour Roger, mariage, salariat : autant de formes de prostitution légales. D’ailleurs : « Rien ne m’oblige à faire des scénarios, sinon cupidité et fainéantise, comme les putains, je comprends ainsi de l’intérieur l’effronterie des putains, la Jaguar est ressentie comme une marque d’effronterie, c’est le prix d’avoir fait bander le metteur en scène, inutile de jouer le béguin pour le cinéma, personne n’y croira. Une putain c’est en affichant le luxe qu’elle sauve sa dignité. »

Alain (Georges) Leduc, écrivain, prix Roger-Vailland 1991.*


* Le 13 mars, paraîtra en librairies, dans la collection Bouquins de chez Laffont, le Dictionnaire des sexualités, sous la direction de Janine Mossuz-Lavau, directrice de recherche CNRS au CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences-Po). Je suis l’auteur des notules Roger Vailland, Octave Mirbeau, Pierre Bourgeade, notamment.

© 2006–2007 Les Amis de Roger Vailland – Élizabeth Legros et Alain (Georges) Leduc, co-responsables de la rédaction.
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