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UNE NÉCESSAIRE REDISTRIBUTION DES RICHESSES

Mis en ligne le 20/07/2015

Nul anniversaire particulier, nulle célébration, nulle inscription commémorielle à un quelconque calendrier… Frantz Fanon (1925-1961), avec la dépolitisation générale et l’affaissement servile de tous bords aux fruits du consumérisme, du communautarisme et la religion, est doucettement tombé dans un oubli cotonneux.

Il est donc doublement heureux qu’un film de Göran Hugo Olsson, Concerning Violence, vienne à point nommé rappeler quelles furent la vie et les idées du grand théoricien et révolutionnaire noir. 1

Né à Fort-de-France le 20 juillet 1925, Frantz Fanon décède d’une leucémie le 6 décembre 1961 dans un hôpital de la banlieue de Washington DC aux États-Unis. Il est enterré en Algérie, à proximité de la frontière tunisienne. C’est en effet auprès du FLN algérien qu’il a passé l’essentiel de sa carrière et de sa vie militante. Médecin psychiatre, écrivain, proche de Che Guevara, combattant anticolonialiste, Fanon publia une de ses œuvres majeures, Les Damnés de la terre, en 1961, à une époque où les grands empires coloniaux d’Afrique et d’Asie étaient en voie de disparition. 2

« Monde sous-développé, monde de misère et inhumain », y lit-on. « Mais aussi monde sans médecins, sans ingénieurs, sans administrateurs. Face à ce monde, les nations européennes se vautrent dans l’opulence la plus ostentatoire. Cette opulence européenne est littéralement scandaleuse car elle a été bâtie sur le dos des esclaves, elle s’est nourrie du sang des esclaves, elle vient en droite ligne du sol et du sous-sol de ce monde sous-développé. Le bien-être et le progrès de l’Europe ont été bâtis avec la sueur et les cadavres des nègres, des Arabes, des Indiens et des Jaunes. Cela, nous décidons de ne plus l’oublier. » 3 »

Ou encore :

« Le colonialisme n’est pas une machine à penser, n’est pas un corps doué de raison. Il est la violence à l’état de nature et ne peut s’incliner que devant une plus grande violence. »

De telles injonctions ne peuvent laisser quiconque de marbre… Mais à néocolonialisme, colonialisme et demi. Mobutu Sese Seko et ses toques de léopard, Jean-Bedel Bokassa-le-diamantaire, les Bongo et leurs luxueux hôtels particuliers à Paris, ont peinturluré en caca d’oie les confettis de l’Empire. Le pompon étant détenu par Robert Mugabe, 91 ans, le dictateur d’un des pays les plus pauvres, avec Haïti, de la planète, avec ses quatre Rolls-Royce, ses Bentley. Même si le mal vient des racines, des trois grands systèmes de traite négrière – sub-sahélienne, arabe et blanche – et de l’exploitation éhontée de ces continents-là.

*

Je suis fier d’avoir pu organiser, lors des 13èmes « Rencontres Roger Vailland » qui se sont tenues les 23 et 24 novembre 2007 à Bourg-en-Bresse, une table ronde entre le politique Anicet Le Pors (conseiller d’État, ancien ministre) et mon ami le socio-anthropologue Pierre Bouvier. Anicet Le Pors s’y est déclaré « encore sous l’influence de Roger Vailland » auquel il « doit des mots, des expressions » (« une femme allurée », « il s’est désintéressé de », etc) ; des concepts comme celui des « saisons » (valables pour l’individu comme pour la société entière) ; une réflexion sur l’éthique du militant, surtout. Le Pors, qui a quitté le PCF en 1994 « sur un désaccord politique, mais sans amertume », juge qu’il ne faut jamais « se regarder militer, ne jamais s’évanouir dans la politique ». (…) « Si l’on est asservi à la cause, on n’en est pas digne ». Nous sommes aujourd’hui, estima-t-il alors, « dans une phase de décomposition sociale où les outils du passé ne servent pas beaucoup ».

Pierre Bouvier s’est demandé pour sa part en quoi l’œuvre de Roger Vailland peut contribuer à notre réflexion sur le lien social. Pour lui, les écrits de Vailland sur ses voyages à Java, à la Réunion, en Égypte, s’inscrivent dans une démarche socio-anthropologique. « Vailland mène une réflexion sur les entités, mœurs et coutumes dans un processus dialectique. Son analyse reste pertinente pour réfléchir même aujourd’hui sur le devenir des DOM-TOM et les problèmes de post-colonisation. »

Un Pierre Bouvier, fin connaisseur d’Aimé Césaire et de Frantz Fanon, et grand laudateur du film d’Olsson, qui décèle désormais de nombreuses analogies entre les deux Martiniquais et Roger Vailland. (Vailland, d’ailleurs, se réfère expressément à Fanon à la fin des Écrits intimes, y mentionnant Les Damnés de la terre.)

Deux engagements vertement d’actualité, d’évidence, que ceux de Vailland et de Fanon – le premier grand résistant (Drôle de jeu), le second blessé au combat lors de la campagne de France et fait Croix de guerre pour son héroïsme. Une même vision, l’un et l’autre, nourrie chez Hegel, des maîtres et des esclaves et de la servitude volontaire. Une identique admiration que leur portrait Jean-Paul Sartre, aussi.

Mais qu’on les lise et les étudie, attentivement, l’un comme l’autre.

Dix autres lignes des Damnés de la terre, pour finir :

« On voit donc que l’accession à l’indépendance des pays coloniaux place le monde devant un problème capital : la Libération nationale des pays colonisés dévoile et rend plus insupportable leur état réel. La confrontation fondamentale qui semblait être celle du colonialisme et de l’anticolonialisme, voire du capitalisme et du socialisme, perd déjà de son importance. Ce qui compte aujourd’hui, le problème qui barre l’horizon c’est la nécessité d’une redistribution des richesses. L’humanité sous peine d’en être ébranlée, devra répondre à cette question. »

Alain (Georges) Leduc, écrivain, prix Roger-Vailland 1991.

1. Concerning Violence (1h25). Sorti en DVD le 7 avril 2015. À travers les textes de Frantz Fanon, scandés par Lauryn Hill, cet excellent documentaire condense images d’archives et entretiens, retraçant ainsi l’histoire des peuples africains et de leurs luttes pour la liberté et l’indépendance. Avec suppléments : 1. Entretien avec Göran Hugo Olsson (13 mn). 2. Entretien avec Pierre Bouvier, socio-anthropologue (25 mn). 3. Livret avec un recueil de textes de Frantz Fanon. 20 €.

2. Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, Paris, Éditions Maspero, 1961.

3. J’ai délibérément maintenu, dans les trois extraits, l’orthographe et la ponctuation de Frantz Fanon.

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