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Attaquez le soleil !

Mis en ligne le 11/01/2015

[Avant de lire l’édito : ce court "chapeau", écrit dans l’urgence et, confessons-le, une certaine émotion.

À l’heure où nous publions et mettons en ligne ce nouvel éditorial, un groupe d’intégristes islamistes met la France à feu et à sang. Ils assassinent lâchement des journalistes – ceux de Charlie hebdo –, de simples travailleurs, des agents de la force publique (dont un Arabe) – une jeune policière de vingt-cinq ans (une Antillaise), abattue d’une balle dans le dos, un agent de voirie, un économiste, une psychanalyste, etc. De nouveau des Juifs, des femmes, des enfants juifs, sont la cible des tueurs.

Les armes, Roger Vailland, qui a été un grand résistant, il sut les manier. Mais il s’en servit contre le nazisme.

Aujourd’hui, c’est de nouveau le fascisme qui se développe, au niveau mondial, avec ce qu’il draine, le racisme, l’antisémitisme. Le fascisme vert, qu’il convient bien d’appeler par son nom.

Il nous faut tous, comme le fit Roger lors des épisodes les plus dramatiques auquel il fut confronté, exercer dans les mois et les années à venir toute notre vigilance et prendre les mesures qu’il convient pour éradiquer la bête immonde.   Alain (Georges) Leduc & Elizabeth Legros- Chapuis, le 9 janvier 2014.]

ATTAQUEZ LE SOLEIL !

L’exposition Sade du second centenaire

Tellement beau ! Tellement vrai ! Tellement juste ! L’exposition Sade du musée d’Orsay, intitulée Attaquez le soleil !, écrivons-le tout de go, confine au chef d’œuvre.

Chacun peut encore y courir, jusqu’au 25 janvier, langue pendante tel le loup de Tex Avery devant la jupe fendue et le porte-jarretelles apparent de Betty Boop !

Donatien Alphonse François de Sade (1740-1814), vis-à-vis duquel Roger Vailland professa une vénération, aura bouleversé l’histoire de la littérature comme celle des arts, de manière clandestine d’abord, puis d’une façon trop notoriale pour ne pas risquer d’être dévoyé, ensuite, et d’être étouffé par son véritable mythe.

Vertigineux ! Une exposition, pesons le mot, exceptionnelle, qui nous aide à représenter et se représenter l’image du corps, sans nul tabou et sans jamais qu’y intervienne l’implication d’un quelconque « Dieu » ou de ses officiants.

« Pourtant, j’ai beau relire Sade, je ne sais toujours pas ce que c’est », écrivait Jean-Jacques Pauvert, récemment disparu. « Une œuvre extraordinaire comme il n’en existe nulle part ailleurs qu’en France. Peu à voir avec les libertins du XVIIIe. Un aérolithe, un “bloc d’abîme”, selon Annie Le Brun. C’est elle qui le comprend le mieux. »

Jeunes filles ficelées, parodies de crucifixion, blasphèmes !... Des panoramas montagneux de verges, de seins, de fesses et de croupes… Extraits de la Bible, un des ouvrages, avec le Coran, les plus violents qui aient jamais été écrits. Une scène de chasse aux femmes, d’Edgar Degas. Et les supplices, orientaux en particulier… L’Asie, l’Europe, ont eu, avant les islamistes, le goût du meurtre, des décapitations.

Sade n’est pas sorti tout habillé du cerveau de Zeus : il a lu, comme le fera assidûment Vailland, sa vie durant, les matérialistes et les athées du XVIIIe siècle : Nicolas Fréret, La Mettrie, Diderot, Helvétius, le Baron d’Holbach qui se sont battus, parfois au péril de leur vie, pour libérer l’homme des entraves religieuses et politiques. Il est – comme le sera Vailland –, lorsqu’il écrit « La crainte fit des dieux et l’espoir les soutint. », l’enfant direct de la Lettre à Ménécée, d’Épicure. (« Toutes les religions sont filles de deux affects récurrents : la crainte et l’espoir. ») Sade, dans Justine ou les malheurs de la vertu, dénonça la façon de penser qui consiste à ne pas accepter sa faiblesse en imaginant un être supérieur. Cela ne résout pas le problème, et même cela le rend plus difficile : « Dieu est né de la crainte des uns et de l’ignorance de tous ».

*

Laclos, Sade et Stendhal : c’étaient trois noms d’écrivains que Roger Vailland se plaisait volontiers à accoler. Roger, fasciné par la notion de souveraineté, qui implique d’affronter sans hypocrisie la nature réelle du sexe et des pulsions, se revendiquait ouvertement de Sade. Sade, qui n’eut guère à voir avec ces libertins bourgeois, possesseurs, possessifs, assurant et assumant leur liberté au détriment de leurs proies dont l’« autonomie » n’est jamais que toute relative. Car « posséder » implique emprise et domination mutuelles. La durée ! Le mariage, qui fait de nous des êtres immondes, monstrueux. Vailland ne croit qu’aux hommes et aux femmes qui s’affranchissent dans des rapports de respect, d’égalité. À vaincre sans péril... Chez Sade ou Vailland, on chasse. Le gibier résiste ; ce n’est pas de la volaille d’élevage, tremblante, nourrie en batterie... De la séduction, Vailland écrit que : « L’esprit en est voisin de la chasse à courre : la victoire ne doit pas être tirée, mais forcée. » Ça cingle ; ça cravache... Pas de sexe sans cruauté, donc, et une forme de sauvagerie. Que les partenaires soient assujettis. Que l’on fasse l’usage d’autrui comme objet, si tel est son désir... Roger Vailland fut également l’auteur, comme scénariste et dialoguiste, du Vice et la Vertu, un film franco-italien de Roger Vadim, sorti en 1963, librement inspiré des œuvres du marquis de Sade dont les personnages des deux sœurs moralement opposées, Justine et Juliette, sont ici transposés durant la Seconde Guerre mondiale. Non bene olet qui semper bene olet. Un nanar (Vadim en aura commis d’autres), qui n’est cependant pas arrivé à gommer la force subversive qu’il y eut chez l’emmuré vivant de la Bastille, tout comme chez le Roger Vailland du Surréalisme contre la révolution (1948) un de ses livres majeurs, ou de La Truite, son dernier roman, publié l’année précédant son décès (1965), et qui met en scène l’essor du capitalisme, les concentrations de sociétés et de banques et les nouvelles formes délétères de l’économie, qui ont fait florès depuis.

Par sa radicalité politique, Sade fait toujours office de repoussoir. Trop violent, trop acerbe, trop (apparemment) cruel. Trois épithètes qu’on appliquerait volontiers à Roger Vailland, pour qui du moins prendrait le temps de le lire scrupuleusement.

Alain (Georges) Leduc, écrivain, prix Roger-Vailland 1991.

Attaquez le soleil ! Exposition au Musée d’Orsay (Paris) 14 octobre 2014 - 25 janvier 2015.

Un catalogue a été édité, en partenariat Musée d’Orsay/Éditions Gallimard. Formidable outil de travail. 45 €

— - Image : Photographie coloriée par le psychiatre austro-hongrois Richard von Krafft-Ebing (1840-1902). DR

© 2006–2007 Les Amis de Roger Vailland – Élizabeth Legros et Alain (Georges) Leduc, co-responsables de la rédaction.
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